Chapitre XVII : L'espoir

 

          Sous les yeux ébahis de toute une armée, de Bartimé, de son Maître et de son ami, elle franchit la brèche à l’instant même où celle-ci se referma, créant une lumière étincelante qui grésilla pendant quelques secondes. Un murmure s’éleva de tous les sorciers et Magiciens présents dehors, créant un brouhaha impressionnant.

 

           Derechef, Bartimé hurla sa rage si puissamment que les murs de la grotte en tremblèrent et le silence retomba dès lors que plus aucun son ne sortit de sa bouche déformée par la haine. Tous se regardèrent, prêts à l’attaque. Comment Latronis et Eufimios pourraient-ils s’en sortir à deux contre toute une armée aussi entrainée et sanguinaire que l’était celle de Bartimé ? Ils n’avaient aucune chance sans les pouvoirs de Kloe. Mais ils devraient se battre. Bartimé ne pouvait plus accéder à la dague et c’était l’essentiel. Elle appartenait désormais à Kloe et les deux hommes devaient liquider une partie de l’armée suffisamment importante, dussent-ils en mourir, pour que l’Apprentie puisse s’en sortir.  Un unique regard l’un envers l’autre les rassura, alors qu’ils auraient dû être horrifiés. Ils avaient la même idée en tête même si leurs motivations différaient.

Pour Latronis, il s’agissait de se racheter. De prouver à toute une communauté cachée qu’il n’était plus le lâche qu’elle avait condamné. Qu’il se battrait pour la défendre, elle qui l’avait banni.

Pour Eufimios, il était question de courage, de prouver à tous qu’il était capable d’affronter un danger que beaucoup auraient fui. Il devait prouver de quoi il était capable. Il voulait qu’elle soit fière de lui.

 

Tous étaient fébriles, attendant un mouvement de l’autre. Les respirations se faisaient saccadées, les regards fréquents et les gestes nerveux. Les questions et les stratégies se mélangeaient, bouillonnaient. Pourquoi n’attaquent-ils pas ? Bartimé semblait craintif. Ils étaient en surnombre et il était conscient qu’il gagnerait en cas de bataille. Pourquoi n’en lançait-il donc pas une ? Les regards des deux mentors se croisèrent et un filet électrique sembla naître. Ils ne pouvaient plus se quitter des yeux. Ils se contemplaient avec hargne et couardise. L’armée de Bartimé semblait parcourue de frissons et des gazouillis de conversations parvenaient à Eufimios, signe qu’elle s’agitait. La tension était à son comble et le silence pesant qui régnait alourdissait l’atmosphère déjà suffocante. Eufimios voulut attaquer, se lancer mais son Maître l’en empêcha en lui plaquant son bras contre la poitrine dans un bruit sourd qui résonna dans la grotte trop pleine. Latronis ne porta aucune attention au regard plein d’incompréhension que lui lança Eufimios. Quelque chose de grave était en train de se passer.

 

******

 

Seule et sans Grimoire. Kloe était seule et sans Grimoire dans l’espace trop lumineux qu’elle avait ouvert en créant cette brèche. L’endroit était vaste, bien plus grand et imposant que tout l’extérieur de la  grotte lui-même. Il s’y mêlait harmonieusement stalactites et stalagmites, témoins d’une humidité importante. Sous les pieds de Kloe crissaient des petits graviers argentés qui renvoyaient l’éclat de la lumière dont Kloe ne voyait pas la source. Elle pensa que cet endroit était encore plus magique que celui d’où elle était arrivée. Elle s’approcha de la paroi et constata que tout signe de rugosité avait disparu pour laisser place à une étonnante sensation. Ses doigts eurent l’impression de toucher un délicat chemisier en satin rose humide mais chaud. Il flottait dans l’air une odeur de champ. La haute herbe verte, les pâquerettes et les pissenlits, la rosée du matin, les troncs d’arbre, les feuilles orangées. Tout y était. Kloe se laissa aller à fermer les yeux et imagina le paysage que suggérait l’odeur. Elle se vit dans une immense clairière ouverte, de l’herbe jusqu’aux genoux, le ciel bleu et le soleil illuminant les sauvages  fleurs champêtres. Elle était entourée d’épicéas et le vent faisait tournoyer en de petites tornades inoffensives les feuilles mortes qui tombaient joyeusement des branches. Elle était seule dans ce champ imaginaire et un sentiment de plénitude l’envahit, gonflant son cœur meurtri d’un bonheur nouveau. Cependant, l’image de son Maître et d’Eufimios seuls face à l’armée de Bartimé la fit revenir à la raison et elle continua d’explorer les lieux. Elle songea qu’il lui faudrait des heures avant d’avoir fait le tour de cette immensité. Mais elle n’avait pas des heures devant elle. Tout au plus quelques minutes. Si seulement elle avait pris son matériel, peut-être cela aurait-il pu l’aider. Toutefois, il était trop tard pour les regrets. Il lui fallait agir méthodiquement. Où pouvait bien se trouver cette dague dont elle avait tant besoin ? Elle tenta de mobiliser ses souvenirs mais rien ne lui revint qui lui permit de savoir où était caché l’objet. Pourtant, quand la brèche s’était ouverte, elle avait clairement vu quelque chose d’argenté briller et elle avait senti d’instinct qu’il s’agissait de la dague. Elle devait donc bien être dans les parages. Elle fit plusieurs fois le tour de long en large de la caverne sans n’avoir rien trouvé. Alors elle s’assit à même les graviers et tenta d’apaiser son esprit qui ne savait plus où vagabonder. Fermant les paupières, elle respira le plus calmement possible, emplissant ses poumons de l’air des champs et ses narines de l’odeur des pissenlits. Quand elle se releva, elle ignorait toujours où était la dague, mais elle était apaisée. Lentement, elle se déplaça sur les graviers, les paupières mi-closes, tentant de balader son esprit dans la grotte. Elle était persuadée que la dague était là. Elle sentait sa présence. Sinon, pourquoi serait-elle entrée ? De sérieux doutes commençaient à entacher sa conscience. Son calme apparent cachait le bouillonnement de son esprit et son angoisse. Elle se demandait peu à peu si elle n’avait pas envoyé son Maître et Eufimios à la mort, tout comme Edric. Peut-être avait-il raison finalement ? Il fallait qu’elle chasse cette idée. Elle était leur seul espoir. Retrouver une dague dans un espace clos ne devait quand même pas être si compliqué ! La panique, qui reprenait le dessus peu à peu, lui faisait faire les cent pas dans la grotte.

Soudain, elle s’arrêta. D’instinct, elle posa la paume de la main contre la paroi. A cet endroit, la chaleur était beaucoup plus intense que sur tout le reste de la paroi. Lorsqu’elle retira sa main, Kloe constata qu’elle était brûlée. Elle contempla quelques instants sa paume écarlate et ses lèvres se fendirent en un sourire, geste qu’elle n’avait plus esquissé depuis longtemps. Elle se sentait près du but. Toute trace de doute avait disparu. La dague était là, elle en était certaine. Il ne lui restait plus qu’à s’en saisir. Sans hésitation, elle colla de nouveau sa peau claire contre le mur et l’y laissa. Elle sentit la chaleur de la paroi lui grignoter la peau mais ne broncha pas. Elle était persuadée de réussir. Elle ferma les yeux pour mieux résister à la chaleur et tous les visages de ceux qu’elle aimait lui revinrent en mémoire. Maître Edris, Edric, Latronis, Eufimios, ses parents et ses amies. Tous semblaient ravis, enchantés et cela donna du courage à la jeune fille. Son cœur battait la chamade et la douleur de sa main lui fit tourner la tête. Mais elle tiendrait bon. De sa main libre, elle serra le poing, enfonçant ses ongles dans la chair. Elle se mordait les lèvres et les larmes lui montaient aux yeux. La douleur devenait de plus en plus insupportable et la dague ne lui apparaissait toujours pas. Des cris plaintifs et déchirants s’échappaient de ses lèvres entrouvertes qui luttaient pour aspirer de l’air. Résistant contre la douleur qui la lacérait complètement, Kloe se força à penser à quelque chose d’heureux, de gai. Immédiatement lui apparut son premier baiser avec Edris. La douceur chaude de ses lèvres, la tendresse maladroite du geste, l’amour enfin avoué et  la sensation de plénitude que le baiser avait engendrée lui remirent du baume au cœur. Ses plaintes s’amenuisèrent, alors que la douleur se faisait de plus en plus transperçante. Elle se sentait divaguer, partir. Elle allait lâcher prise. Des perles de sang apparurent à l’intérieur de sa paume, où les ongles s’enfonçaient dans la chair, et sur ses lèvres, à l’endroit où ses dents la mordaient pour qu’elle n’hurle pas. La douleur s’intensifiait toujours plus. Le sang se mêlait à la transpiration et aux larmes.

 

 Et puis soudain, tout s’arrêta et elle ouvrit les yeux. La sensation de brûlure avait disparu mais sa paume était toujours d’un rouge écarlate. Pourtant, elle était intacte. Mais ce qu’elle y vit l’étonna plus encore. Dans sa main se trouvait un couteau d’une vingtaine de centimètres. Il était éblouissant. Sa lame d’environ treize centimètres luisait comme si elle venait d’être lustrée. On y apercevait de petits motifs gravés tels qu’un aigle aux ailes grandes ouvertes, une rose épanouie aux épines luisantes, et un puissant lion au pelage épais, rugissant. Kloe passa de longues secondes à observer la dague. L’objet tant convoité de tous se retrouvait enfin entre ses mains. Les yeux luisants d’excitation et de joie,  elle passa les doigts sur le tranchant et se rendit compte qu’il était affilé quand quelques gouttes de sang d’un rouge fatigué perlèrent. Puis ses doigts descendirent au niveau du dos. C’était un manche en bois dur et clair, vieilli et poli par les années. Il sentait le poivre vert. Sa forme était simple mais esthétique. La dague assurait une bonne prise en main par sa finesse mais représentait aussi un plaisir pour les yeux quant à sa forme légèrement arrondie et baroque à la fin du manche.  Une force étrange l’avait envahie depuis qu’elle avait la dague en main. Elle repensa à toutes les pages de son Grimoire que les autres Apprenties avaient rédigées à propos de cette dague et songea à toutes celles qui avaient risqué leur vie pour la retrouver. Combien en étaient mortes ? L’angoisse de mourir avait disparu. A présent, elle n’imaginait plus mourir des mains de Bartimé. Elle était plus puissante que lui. Ses yeux se posèrent sur son autre main et elle la contempla pendant quelques instants, comprenant peu à peu la force qu’elle avait en elle, qu’elle avait toujours possédée mais refoulée, ignorée. Un large sourire se dessina sur ses lèvres et ses yeux brillèrent d’une lueur nouvelle, une lueur d’espoir, de courage. Alors elle s’agenouilla sur le sol, ferma les yeux et murmura quelques paroles. Puis elle posa la dague à terre et la fixa, faisant sinuer ses doigts le long des courbes de l’objet. Un faible halo lumineux entoura le couteau mais Kloe n’enleva pas sa main. Quand l’éclat se fut éteint, le silence qui régnait dans la grotte semblait écrasant et l’Apprentie décida qu’il était temps de sortir. Elle avait profondément envie de voir Eufimios et Latronis. Elle se sentait fière d’elle. Elle avait enfin réussi quelque chose. Quelque chose d’important, de vital.

Alors, à pas déterminés, elle se dirigea à l’opposé de l’endroit où elle était. Elle ne se posa aucune question sur la manière dont elle sortirait de la grotte. La puissance qui l’habitait était hors norme et la protégeait de toute anxiété. Quand elle toucha la paroi de la paume de la main, une sensation de fraicheur agréable lui parcourut l’échine. De nouveau, elle ferma les yeux et serra plus fort la dague dans sa main. Aucun mot ne fut nécessaire et elle n’eut besoin d’aucun geste. La paume contre le mur, elle sentit un pincement au fond d’elle-même et sut qu’elle était de nouveau à l’extérieur. Le faible bruit ambiant l’informa de la condition de la lutte entre Latronis et Bartimé.

 

******

 

Latronis n’était pas le seul à avoir senti que quelque chose venait d’arriver. Il lisait dans les yeux de Bartimé une angoisse nouvelle qui n’était pas dû au combat mental en cours. L’agitation de son armée se faisait de plus en plus bruyante et Bartimé avait du mal à la contenir. Les deux hommes tournaient, les yeux dans les yeux. L’un était effrayé alors que l’autre semblait curieux. Des deux côtés, l’ambiance s’alourdissait petit à petit. Une chose obscure et nouvelle empêchait Bartimé d’attaquer. La peur qui se lisait dans ses yeux ravissait Eufimios et les traits tirés par l’angoisse de son visage intriguaient Latronis. Bartimé, sentant que Latronis l’investiguait, tenta de le distraire.

 

« Ta petite protégée semble s’être perdue…

- Si c’était le cas, je ne lirais pas une telle angoisse dans tes yeux.

- Tu ne m’auras jamais Latronis. Tu le sais. Ni avec elle, ni avec la dague. Je serais toujours trop fort pour toi. Rends-toi à l’évidence, tu es mort.

- Mort ? Non. Si j’avais dû mourir, cela ferait longtemps que je le serais. Je suis à un tournant de ma vie. Et toi, pauvre petit idiot, tu en es à la fin. Mais estime-toi heureux, tu auras la chance de mourir par la main de celle qui écrira l’histoire de notre monde. C’est une chance.

- Vous êtes tous fous d’avoir confié à cette gamine une tâche si lourde. La pauvre petite va y perdre la vie. Comme toutes les autres avant elle. Gâcher des vies comme ça... Même moi je ne suis pas aussi sadique.

- Il n’empêche que la gamine te fout la frousse, Bartimé. Ton pauvre père doit avoir honte de toi ! ironisa Latronis.

- Ne t’avise pas de parler de mon père, sale lâche ! Tu ne lui arriveras jamais à la cheville, beugla Bartimé en faisant un pas en avant, la rage ayant fait place à la peur dans ses yeux.

 

Mais Latronis ne bougea pas. Il ne semblait nullement effrayé par le regard enflammé que lui lançait Bartimé. Eufimios sentait même de l’amusement chez Latronis. Comme s’il cherchait à gagner du temps en provoquant le fils d’Oleg. Eufimios se rendit compte qu’il n’était plus le seul à suivre avec assiduité l’évolution du rapport entre les deux hommes. Toute l’armée de Bartimé avait les yeux fixés sur leur chef, prêt à attaquer en cas de nécessité. Si Latronis semblait rassuré, ce n’était pas le cas de l’armée, à en juger par ses trépignements de confusion mal contenus.

 Eufimios se mit alors à penser à Kloe. Il sentit la peur le gagner peu à peu. La jeune Apprentie semblait partie depuis des siècles et la situation n’avait pas évolué. Ils n’avaient eu aucun signe d’elle. L’idée d’un guet-apens vint alors à l’esprit du jeune homme et la peur gagna encore du terrain. Il imagina le corps inanimé de la jeune fille, ses grands yeux verts ouverts figés dans une expression d’angoisse effrayante, les membres raides et pâles le long de son corps frêle, ses cheveux noirs de jais en bataille. Dès lors son cœur se serra et la terre sembla céder sous son poids. Ses mains se mirent à trembler et il tenta de se contrôler pour que ses yeux ne se remplissent pas de larmes. Il devait paraître le plus calme possible pour ne pas servir de cible à Bartimé. Malgré tout, l’image de Kloe le hantait. Sa peau blafarde, son beau sourire éteint, sa poitrine immobile. La peur devint de la colère, puis la colère de la rage.  Ses membres tremblèrent non plus de douleur mais de fureur. L’idée de vengeance lui traversa l’esprit. Les battements de son cœur s’accélèrent et il se surprit à faire un pas en avant, dans la direction de Bartimé. Les yeux de l’Apprenti luisaient d’une lueur nouvelle, inconnu pour le jeune homme. Ses pupilles s’étaient rétrécies, et ses sourcils froncés. Sa lèvre inférieure se mit à frétiller. Latronis sembla remarquer son attitude et il ne fit nul doute qu’il avait conscience du sentiment qui animait son Apprenti. Mais il lui était impossible de se rapprocher de lui, sans dévoiler une faiblesse à Bartimé. Il laissa donc le jeune homme en proie à sa haine tout en espérant qu’il parvienne à la contenir suffisamment longtemps pour que Kloe puisse revenir. Si Eufimios envisage de devenir un Maître plus tard, pensa Latronis, il lui faut une maîtrise extrême de lui-même. Il ne doit laisser paraître aucun sentiment. Ses propres pensées aussi étaient également toutes tournées vers l’adolescente. Il s’inquiétait de ne pas la voir revenir, mais il avait confiance. Il avait confiance, non seulement en Kloe qu’il savait capable d’accomplir des choses étonnantes, mais surtout en Maître Edris. Bien que le sentiment principal qu’il ressentait pour lui fût plutôt du mépris, il savait à quel point c’était un grand Mage doté d’une sensibilité hors paire et d’un flair implacable. S’il avait considéré Kloe comme apte à entrer dans l’Histoire, il devait lui faire confiance.

Néanmoins, les attaques spéculatives de Bartimé l’effrayaient. Il espérait qu’il se trompât. Il espérait avoir raison d’avoir eu foi en Kloe. Il était impensable qu’elle meure en accomplissant sa tâche. Il avait beaucoup trop souffert d’avoir perdu Kassandra. Il ne voulait pas que Kloe subisse le même sort. Son esprit s’embrouillait, ses pensées étaient obscures. Mais il savait qu’il ne devait pas fléchir. Eufimios se reposait sur lui. C’était lui, le Maître. Tout en gardant les yeux fixés sur Bartimé, Latronis tenta de s’apaiser. Il récita mentalement un vieux cantique qu’il avait appris à l’époque où il était jeune Apprenti.

 

Arios descendait d’une grande famille de puissants Magiciens reconnus et respectés. Mais la Magie ne l’intéressait pas, lui. Il n’était pas l’élève assidu que son sang lui imposait d’être. Ce qui l’intéressait lui, c’était l’art. La poésie, l’écriture, la peinture. Il était doué pour ça. Mais ses parents ne voulurent pas céder et ne lui laissèrent jamais la possibilité d’exprimer son esprit dans ses œuvres. Il était pourtant très doué. La moindre feuille de parchemin se sublimait dès qu’Arios avait un crayon en main. Il était capable de composer des mélodies magnifiques, rien qu’en écoutant son cœur. Une des vieilles coutumes du village consistait que le jour de la majorité des jeunes Magiciens, surtout les descendants de Magiciens notoires, une fête était organisée par les doyens pour célébrer l’arrivée d’un nouveau Magicien adulte, qui serait présent pour protéger le village. Il y avait toutes formes de réjouissances : des festins, des belles femmes, des musiciens, des compteurs. Mais surtout, il y avait, à la fin de la journée, quand le soleil se couchait, la remise du matériel officiel. Bien sur, tous les jeunes Magiciens avaient leur propre matériel, souvent d’occasion. La majorité était l’occasion pour eux d’obtenir de nouveaux outils, de meilleure qualité. Cette cérémonie se faisait très religieusement, en petit comité, en la présence des plus vieux Magiciens du village, des parents et du nouvel adulte. C’est cette épreuve que redoutait le plus Arios. Il ne voulait pas devenir un puissant Magicien comme sa famille. Il voulait être un artiste. La veille au soir de son anniversaire, Arios quitta le village. Il parcourut la forêt et ne laissa aucun signe à ses parents. Seul, il laissa libre cours à son imagination et créa les plus belles romances jusqu’alors écrites. Elle peignit son histoire, l’écrivit, la versifia. Mais ses œuvres étaient différentes de celles existantes. Aucune ne parlaient d’amour. Elles étaient toutes d’une sombreur décapante, d’un romantisme noir épatant. Arios revint dans son village soixante ans après, lorsqu’il sentit ses forces décliner. Il se rendit compte des évolutions qu’il avait connu. Personne ne le reconnut. Il ne chercha pas à être reconnu. Cependant, il devint rapidement respecté pour la pureté et la beauté qu’exprimait son art. Son œuvre la plus célèbre reste un cantique qu’il avait écrit : 
 
Ah ! Si vous pouviez percevoir
La claire  beauté de la liberté
Brillant de lumière, l'ange est descendu,
Puisse-t-il éclairer votre chemin.
 
Vous qui dans un esprit sombre combattez 
Pour la justice, la bonté et l’équité
Ah! si le ciel se déchirait!
Puisse commencer un temps nouveau 
 
Où l’étincelante diversité
De la mort et de la souffrance vous protégerait
Admirez les splendeurs d’une profonde sagesse
Et gardez l’espoir de vaincre le mal, la Déesse
 

Latronis se récitait souvent ce cantique pour se donner de l’espoir et se rassurer. Il avait eu un Maître très compétent, qui, en plus de lui apprendre la Magie, lui avait enseigné la manière de se relaxer qui passait la plus inaperçue. Après s’est repassé cette chanson plusieurs fois, il sentit son rythme cardiaque s’apaiser. Il jeta un coup d’œil furtif à Eufimios. Lui ne semblait pas s’en sortir. Ses yeux s’assombrissaient de plus en plus et la rage qui émanait de lui était palpable. Il était impossible que Bartimé n’ait pas senti l’angoisse du jeune Apprenti. Rejetant son attention sur le fils d’Oleg, Latronis eut la désagréable impression qu’il se passait de nouveau quelque chose. Le ciel grondait et les nuages recouvraient désormais les quelques rares éclaircies. Une page importante de l’histoire était sur le point d’être tournée et ils allaient tous en être témoins. Bartimé semblait s’impatienter et l’effroi que Latronis lisait dans ses yeux l’inquiéta. Il avait lui aussi compris l’importance de ce qui se déroulait.

 

Dans un éclat de tonnerre tonitruant, la roche se fissura, d’abord doucement, puis de plus en plus, laissant assez de place pour qu’un être humain y pénètre. Il y eut un mouvement rotatif commun ; Latronis, Eufimios et Bartimé tournèrent tous les trois la tête en même temps pour voir Kloe ressortir de la grotte. Ses yeux verts pétillaient d’une étrange lueur et ses cheveux noirs étaient en bataille. On aurait dit qu’elle sortait d’un combat qu’elle avait gagné. Pour la première fois, Eufimios remarqua les tâches de rousseur sur les pommettes de la Noble Apprentie. Son cœur eut un sursaut de soulagement et de joie. Il la trouva vraiment très jolie et eut envie de lui sauter au cou, de sentir son parfum, de toucher sa peau. Elle était vivante. Il ne retrouverait pas son corps inerte, comme dans sa vision glauque. Kloe était bien là. Kloe lut sur le visage de Latronis un soulagement sans commune mesure. Néanmoins, elle ignora si c’était parce qu’elle avait trouvé la dague, ou si c’était parce qu’elle n’était pas morte, contrairement à Kassandra. Mais la cruauté qu’elle aperçut sur le visage de Bartimé refroidit immédiatement son enthousiasme. Le combat était loin d’être terminé et la suite s’annonçait longue et périlleuse. Cependant, elle se rendit compte que tous les regards se portaient, non pas sur la dague qu’elle avait si difficilement acquise, mais sur elle-même. Si son Maître et son ami semblaient heureux de la voir de retour, Bartimé jubilait de pouvoir la tuer. Un autre coup de tonnerre retentit et foudroya un homme de Bartimé. Dans un cri rauque et plaintif, il s’effondra par terre, pétrifié. La chute de son corps sur le sol produisit un bruit lourd qui résonna en écho dans la grotte. Au loin, la rumeur de son hurlement retentit pendant quelques secondes, preuve qu’il n’y avait rien dans les environs. Bartimé sembla perturbé d’avoir perdu un homme de cette manière. Il semblait comprendre la fragilité de son armée. Pourtant, ce n’est qu’à ce moment-là que Kloe se rendit compte de l’importance réelle de l’armée de Bartimé. Il avait emmené avec lui une quantité d’hommes effarante. Il devait donc croire que sa puissance serait difficile à vaincre. Cette pensée lui plut et la revigora un peu. Latronis n’avait pas bronché face à la mort du soldat de Bartimé. Pourtant, l’Apprentie supposa que cela l’avait affecté. Mais il avait l’air anxieux. Il préparait sans doute la suite du combat. Kloe profita de cet interlude pour se rapprocher des deux hommes, auprès desquels elle se sentait plus en sécurité. Eufimios jeta un rapide coup d’œil sur la jeune fille et constata avec soulagement qu’elle était intacte, la brûlure sur sa main n’étant pas visible de sa place. Un troisième coup de tonnerre résonna et l’éclair qui s’ensuivit illumina la dague que Kloe tenait toujours dans la main. Eufimios leva rapidement la tête vers le visage de Kloe. Elle pensait y voir de la joie. Elle y lut de la peur. Maintenant qu’ils étaient en possession de la dague, ils étaient condamnés. Bartimé aussi remarqua l’arme dans les mains devenues frêles de la jeune Apprentie. L’angoisse d’Eufimios l’avait grandement déconcertée et elle ne savait plus ce qu’elle devait faire. Désespérément, elle regarda son Maître. Latronis semblait tout aussi perdu qu’elle. Mais il n’avait pas peur. C’est alors que Bartimé sourit. D’un grand sourire qui terrorisa les deux Apprentis. Kloe était loin de son sac et de son Grimoire. Bien qu’elle sût qu’ils ne lui seraient d’aucun recours, elle se serait sentie soulagée de les avoir à portée de main. Une lueur étrange passa par le regard du fils d’Oleg. Une lueur de sadisme, de jubilation et de satisfaction. Latronis fut horrifié.

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