Chapitre XIV : Chad le Combattant

- Vous l’avez tué !! Il est mort ! Jamais je ne vous donnerais les informations que vous me demandez ! Vous m’entendez ? Jamais !!

 A peine eut-elle fini ses mots que les deux gardes vinrent se saisir de ses bras. Ils la tinrent si fermement qu’elle en attrapa des fourmis au bout des doigts et son bras bleuissait à l’endroit où étaient leurs doigts. Elle tenta vainement de se débattre. Latronis, le regard affolé n’osa cependant rien tenté. Il savait que Bartimé serait prêt à la tuer.

Les deux gardes emmenèrent Kloe dans une petite cellule en sous-sol de la forteresse. L’odeur de pourriture qui y régnait était si forte qu’elle asphyxiait presque la jeune fille. Celle-ci se laissa tomber mollement sur le sol dur de sa cellule, complètement désolée. Elle avait cessé de lutter. Elle préférait se consacrer désormais à la réflexion. Maintenant qu’Edric était mort, il lui fallait le venger. Il fallait qu’elle retrouve cette dague. Absolument. Elle dû lutter contre la vague de souvenirs qui remontait en elle. Elle revoyait des images d’elle, de lui, d’eux. Alors elle poussa un cri si suraigu, si douloureux qu’il ressemblait d’avantage au cri de la mort du loup qu’à un cri humain.

Ses gardes lui ayant pris son sac, elle se retrouvait sans Grimoire, sans usten-siles, sans rien. Allaient-ils pouvoir lire le Grimoire ? S’ils y parvenaient ce serait la fin qu’avait prédit Latronis. Comment avait-elle pu en arriver là ? Elle sortit son portable de sa poche : mort lui aussi. Plus de batterie. Il lui faudrait désormais faire preuve de courage et faire appel à la Chance et au Talent. Mais elle avait avant tout besoin de dormir, de se reposer. Il fallait qu’elle ait les idées claires pour penser à un plan d’évasion.

Le lendemain matin, à l’aube, Kloe ouvrit lentement les yeux. Il n’y avait per-sonne pour surveiller les cachots. Malheureusement, son Grimoire n’était pas là non plus. Elle alla vers les barreaux de sa cellule et tenta, en vain, de les faire bouger. D’ailleurs, ce n’était pas un métal ordinaire. Il n’était ni froid, ni sombre. Il était blanc comme neige, ni chaud, ni froid. Elle fut tentée de crier, d’appeler à l’aide. Mais mieux valait pour elle qu’elle se fasse discrète. Ainsi elle pourrait sans doute mieux s’en sortir. Dans tous les livres qu’elle avait lu, tous les héros s’en sortaient avec l’aide d’un méchant devenu gentil ou en creusant un trou ou avec sa force. Mais elle ne possédait rien de tout cela. Elle s’assit alors, mettant les jambes en croix et réfléchit. Fermant les yeux pour tenter d’y voir plus clair dans ses idées, une image lui parvint. Elle discernait mal les contours physiques mais elle sembla reconnaître son Maître Latronis et Bartimé. Ils discutaient. Ou plutôt s’engueulaient. Se connaissaient-ils ? Quelle relation entretenaient-ils ? Gardant les yeux fermés, son esprit se rapprocha petit à petit des deux sorciers. Elle ne parvenait pas à entendre la conversation. Ils étaient seuls dans la grande salle dans laquelle ils s’étaient tous trouvés réunis la veille. Des bribes de conversation lui parvinrent alors aux oreilles. Il y était question d’Eufimios, d’elle-même et du Grimoire…

 

******

 

« Écoute-moi Bartimé !

- Non Latronis je ne t’écouterais plus ! Tu nous trahi ! Ta petite peste d’Apprentie a tué mon père !

- Dois-je te rappeler qu’il avait tué mon Apprentie, Kassandra ?

- C’était ta punition pour nous avoir fait faux bond ! Maintenant explique moi comment lire ce fichu Grimoire !! J’ai déjà sacrifié Edric, faut-il que j’anéantisse maintenant Eufimios ? Après tout, il a déjà toute sa famille d’assassinée !

- Quand arrêteras-tu donc tes massacres ? Je te dis que seule la propriétaire du Grimoire peut le lire ! Même moi je suis incapable de déchiffrer ce qu’il y est inscrit ! Seul son Maître Edris le pouvait ! Parce qu’il était plus puissant que n’importe lequel d’entre nous ! Mais il est mort !

- Mais tu connais toutes ces formules ! Tu en connais même bien d’autres ! Tu devrais pouvoir toutes me les donner !

- Non Bartimé, tu sais très bien que je ne peux pas et que je ne veux pas !

- Très bien…très très bien…Amenez-moi l’Apprentie ici !

- Que vas-tu lui faire abominable Bartimé ? Si tu la touches… »

 

******

 

Kloe n’eut pas le temps de sortir de ses pensées qu’elle sentit une poigne puissante lui enserrer le bras et la lever de force. Elle ne broncha pas. Elle savait déjà où on l’amenait puisqu’elle avait suivi toute la conversation. Néanmoins, son sort restait incertain.

Elle marcha dans de longs couloirs sombres, avant d’arriver au seuil de la salle illuminée qu’elle avait vu la veille. Bartimé et Latronis étaient bien là, comme dans ses pensées. Elle venait de découvrir un nouveau don. Une sorte de voyance. L’homme qui l’avait libéré de son cachot la fit asseoir sur un simple tabouret de bois dur, orné d’un tissu noir avec ce qui semblaient être des armoiries. Le blason des Malificus était composé d’un dragon à pics entremêlé d’un couteau, le tout encerclé par une couronne. Toutefois, elle ne put admirer ces sceaux bien longtemps puisque la voix dure de Bartimé résonna dans toute la pièce. Il venait de s’adresser à elle. Le fils d’Oleg lui demanda d’ouvrir son Grimoire et d’y lire une à une les formules. Kloe protesta qu’il y en avait beaucoup trop. Aussitôt on lui répondit qu’elle pouvait essayer de trouver une formule pour qu’il puisse le lire et le recopier.

 

« Même si je pouvais trouver aussi aisément des formules je ne le ferais pas ! Je ne suis pas experte en formules !

- Soit. Alors vas-y, lis les. Toutes.

- Il faudrait peut-être que j’ai mon Grimoire pour les lire non ?

 

Bartimé sembla réfléchir quelques secondes puis hocha la tête. Aussitôt, un garde, qu’elle prenait pour une statue, s’anima et lui apporta son Grimoire, ouvert à la première page, vierge. Elle eut un sourire. Dès qu’elle l’eut pris en main, les pages se couvrirent d’une écriture fine. Comment échapper à la lecture désormais ? Si elle lisait, elle détruirait son monde. Mais si elle ne lisait pas, elle mourrait. Elle jeta un rapide coup d’œil à Latronis et tenta d’apercevoir Eufimios. Elle ne le trouva pas.

 

- Avant de vous lire les formules répertoriées dans ce Grimoire, je voudrais voir mon ami Eufimios et qu’il me rejoigne. Sans cela, je ne les lirais pas. Si vous me tuez, jamais plus vous ne pourrez lire ces formules et vous devrez tout reprendre à zéro. Capturez une autre Apprentie avec son Maître. C’est difficile et long comme travail, non ? Alors pourquoi tout gâché ?

- Soit… »

 

Aussitôt, Eufimios apparut dans une cage en verre. La porte s’ouvrit, laissant libre le jeune homme. Un seul regard avec la jeune fille suffit. Tout en marchant, on pouvait distinguer les lèvres du jeune homme bouger. Cependant, ses lèvres bougeaient si vite et si peu que personne autre que Kloe n’aurait pu le remarquer. Lorsqu’il fut vers elle, ils regardèrent ensemble Bartimé, un sourire aux lèvres et dirent simplement : Magica ars agat* ! Aussitôt, tous les regards se tournèrent vers eux. Même Latronis fut étonné. Néanmoins, personne n’eut le temps de réagir puisque quelques secondes plus tard, tous les adeptes des Malificus présents se pétrifièrent.

Kloe et Eufimios se regardèrent et se sourirent. Mais le temps pressait. Ils allèrent chercher Latronis qui les regardaient, bouche-bée et rangèrent le Grimoire.

En deux temps, trois mouvements, ils furent tous les trois sortis de la forte-resse. Latronis se transforma pour pouvoir voler et aller plus vite, pendant que les deux jeunes gens courraient aussi vite que le leur permettaient leurs courtes jambes. En effet, des cris ne tardèrent pas à se faire entendre. Il ne fit aucun doute que la recherche de la dague ne se ferait plus désormais aussi facilement.

 « Comment avez-vous pu vous concertez tous les deux ? interrogea Latronis

- Nous ne nous sommes pas concertés justement. Un simple regard a suffi. Nous avons juste pensé à la même chose, au même instant. Seulement, comme Kloe était coincée, j’ai dû prendre l’initiative de lancer la formule tout seul. Formule inventée, soit-dit en passant.

- Oh c’est bon hein ! J’aurais fait la même chose si j’avais pu !

- Ne commencez pas à épiloguez sur vos capacités. Kloe, as-tu vu l’endroit où était Edric ?

- …Je…enfin oui j’ai vu mais je n’ai pas reconnu l’endroit. C’était une sorte de vallée verte. Il y avait des arbres un peu partout et…

 

Elle lutta pour ne pas pleurer et ne pas prononcer le nom d’Edric. Pour lui, il fallait qu’elle soit forte et qu’elle retrouve cette dague.

 

- Il me semble qu’il y avait aussi des montagnes derrière…

- Des montages, de la verdure, rien d’autre ?

- Non…

- Moi j’ai vu autre chose ! s’exclama soudainement Eufimios

- Quelque chose ? Quoi ?

- Il me semble avoir vu…une sorte de croix en bois, plantée dans le sol. Elle semblait assez vieille et faite rapidement…Je ne sais pas si ça peut vous aider… ?!

- Chad…

 

Les deux jeunes Apprentis se regardèrent, étonnés. Qui était ce Chad qui n’apparaissait que maintenant ? Un autre Malificus ? Devaient-ils se méfier de lui ? Latronis avait pris un air tellement grave, préoccupé, fuyant que ni Kloe ni Eufimios n’osèrent le déranger dans ses pensées. A quoi pensait-il ?

 

- Mes chers Apprentis, il y a une chose de laquelle je ne vous ai pas parlé à propos d’Oleg.

- Quel genre de chose Maître ? hasarda Eufimios

- Kloe, te rappelles-tu de Kassandra, mon Apprentie ?

- Oui, celle de mes rêves…

- Elle a été tuée par Oleg. J’avais commis une grave erreur : celle de ne pas m’occuper d’elle. Malheureusement, ce n’est pas la seule victime que j’ai connu d’Oleg. Chad en a également été une… »

 

Latronis expliqua ainsi à ses deux Apprentis que Chad avait été son Maître pendant tout son apprentissage de la Magie. Lui aussi recherchait la dague. A l’époque, elle était encore perdue.

Il était persuadé que les Malificus possédaient la dague, aussi se lança-t-il à leur poursuite malgré tous les dangers que cela engendrait. Il était conscient du risque qu’il courait mais la dague représentait tout pour lui. Elle lui assurerait une gloire certaine. Latronis expliqua que par plusieurs reprises il avait tenté de raisonner son Maître en lui faisant part du péril qu’il courait. Mais Chad ne voulut rien savoir. Il se rendit chez les Malificus. Il les provoqua. Il était tellement certain qu’ils l’avaient, qu’il accepta de défier Oleg. Mais Oleg n’avait pas l’objet tant désiré par Chad. Pour lui, c’était un jeu. Ils se battirent donc en duel. Latronis était présent mais ne pouvait pas intervenir durant le combat puisque qu’il n’était pas Noble Apprenti. Il vit son Maître se faire massacrer par Oleg sans pouvoir réagir. Ce n’est qu’à la fin du combat que le chef des Malificus annonça au Maître de Latronis qu’il n’était nullement en possession de la dague. Latronis s’enfuit avant l’ultime fin du duel. Il savait que s’il restait jusqu’à la mort de son Maître, lui aussi serait tué.

« C’est pour ça que je détestais autant Oleg et que j’avais tant besoin de le tuer. Malheureusement pour moi, Kloe l’a fait à ma place. Je lui en suis reconnaissant malgré tout. Mon Maître s’est battu toute sa vie pour récupérer cette dague. Il n’en a jamais vu le manche. En celte, Chad signifie combattant. Il portait bien son nom.

- Mais Maître…pourquoi nous parlez-vous de votre défunt Maître ?

- Je vous parle de lui parce que je pense que l’endroit où a été tué Edric est le même où j’ai enterré mon Maître à sa mort. J’étais jeune quand il est parti. Je devais avoir à peu près votre âge. J’avais tout abandonné pour la Magie et je me sentais maintenant abandonnée par elle. Quand je suis arrivé dans ces vallées verdoyantes derrière lesquelles poussaient des montagnes, je me suis dis que c’était l’endroit idéal pour enterrer un Mage comme mon Maître. J’ai trouvé alors des bouts de bois que j’ai taillé et j’ai creusé pour enfouir son corps. Sur la croix que j’ai alors fabriquée, j’ai écrit au couteau le simple nom de Chad.

- Mais Maître, s’extasia Eufimios, vous savez donc où est Edric ?!

- Si ce lieu est bien le même, oui je sais où c’est.

- Mais cela ne nous aidera pas à retrouver la dague…soupira Kloe. Je la sens prêt de moi. Ça me frustre de la sentir à mes côtés sans pouvoir la voir, la toucher ! Quand j’aurais retrouvé cette arme, je pourrais enfin retourner chez moi…

- Allons-y. »

 

Kloe, Eufimios et Latronis se remirent donc en route. La jeune Apprentie se sentait profondément

triste. Plus elle avançait vers le lieu où elle découvrirait Edric mort, plus la peur s’emparait d’elle. Elle en venait à se demander ce qu’elle ferait face au corps de son bien-aimé, de son amour. Devait-elle pleurer son corps, sa mort ? Ou bien rester forte, permettre à son âme de regagner le ciel par une bénédiction ? Elle n’osa demander l’avis à aucun des deux hommes présents. Elle craignait qu’ils se moquent d’elle. Elle avait tort.

 

******

 

Dès qu’il leur fut possible de se mouvoir, les Malificus hurlèrent de rage. Leurs prisonniers leur avaient échappé et ils n’avaient rien pu faire pour les retenir ! Bartimé forma des troupes rapidement et les lança à la poursuite des fuyards. Il ne savait pas combien d’heures d’avance les trois magiciens pouvaient avoir sur lui. Peut-être une, ou bien trois, si ce n’était pas six ou sept. Il fallait qu’il les retrouve vite. Bartimé voulait à tout prix connaître les secrets du Grimoire de Kloe. Si la jeune Apprentie était aussi douée que le laissait penser les rumeurs, son Grimoire devait être d’une puissance inouïe.

Dans un fracas énorme, les troupes de sorciers commencèrent à se vêtir d’une longue robe pourpre sur laquelle était greffé le blason des Malificus. Ils ne mirent aucune protection, que ce fut un casque ou un bouclier. Cependant, juste avant de partir à la chasse à l’homme, chaque régiment se mit en cercle. Que complotèrent-ils ? Rien. C’était un simple phénomène d’encouragement. C’était leur manière de se donner du courage.

Aux premières heures de l’après-midi, l’armée de Bartimé sortit par la grande porte de la forteresse. Le bourdonnement qu’ils produisaient n’était comparable à rien d’humain. Leurs simples pas équivalaient chacun à un coup de tonnerre. Bartimé était en tête de la légion. Ses yeux noirs scrutaient au fin fond de la région sans parvenir à ne distinguer aucune âme qui vive. Où étaient-ils donc passés ? Bartimé connaissait les pouvoirs étonnants et puissants de Latronis. Mais reconnaître qu’ils étaient plus puissants que les siens serait un sacrilège.

Son armée marcha longtemps. Ils avançaient à pas de fourmis, sans se rendre compte que pendant qu’eux faisaient un kilomètre, Latronis accompagné de ses deux Apprentis en faisait au moins trois. Il fallut près d’une journée complète de marche pour que le jeune chef comprenne ce phénomène. Quand il eut réagi, il leva la main si brusquement qu’un râle s’éleva de ses troupes. Celles-ci s’arrêtèrent immédiatement. Bartimé regarda d’abord droit devant lui puis tourna lentement sur lui-même. Pendant cette longue journée épuisant de marche, il avait pu réfléchir aux différents endroits où la jeune Apprentie voulait aller. Finalement, une seule destination paraissait vraisemblable. Devant les regards interrogateurs de ses fidèles face à son silence, Bartimé leur expliqua ce qu’il avait déduit.

 

« Notre nombre nous ralentit. Nous devons nous séparer. Je continuerais le chemin avec quelques hommes, les plus fidèles, les plus sages, les plus aguerris…

 

Un silence suivit ses paroles. Tous les regards restaient posés sur lui, atten-dant la suite qui ne venait toujours pas. L’inquiétude commençait à les gagner. En effet, les troupes ne connaissaient pas ce nouveau chef. Aussi ignoraient-elles quelles pratiques il adoptait. Ils furent vite fixés puisqu’un seul d’entre eux, assez courageux ou assez fou, osa poser la question.

 

- Et les autres… ? »

 

D’un geste désinvolte, Bartimé dirigea le doigt vers le fâcheux. Aussitôt, dans un grand cri strident, celui-ci se dématérialisa. Instantanément, les troupes se dispersèrent pour ne pas subir le même sort. Malheureusement, ils ignoraient la folie de leur Maître. Un à un, Bartimé les détruisit, n’en laissant somme toute qu’une dizaine à ses côtés qui n’osèrent pas bouger, de peur de se faire eux-aussi décimés. Sans ajouter d’autre mot, Bartimé se remit en route. Il se sentait plus à son aise ainsi. Après tout, des hommes, il en retrouverait.

 

******

 

Après plusieurs heures de marche rapide, Latronis s’arrêta, à la surprise géné-rale. Quand Kloe releva la tête, elle s’aperçut que l’endroit ressemblait curieusement à celui qu’elle avait vu sur l’écran, dans la forteresse. Affolée, elle chercha Edric des yeux. Après quelques secondes de prospection, elle vit une forme immobile à terre, à quelques dizaines de mètres d’elle. Elle voulut s’élancer vers lui mais Latronis la retint par le bras ! Elle lui jeta un regard effarouché auquel il ne répondit pas. Toujours en la tenant fermement, il avança à petits pas vers la silhouette. C’était bien Edric. Latronis craignait un piège. Son regard croisa celui de son Apprentie. Il la lâcha et alla voleter dans l’espace aérien au-dessus du jeune homme. Rien. Il ne décela absolument rien. Etrange. Après tout, on entendait au loin le sifflotement des oisillons dans leur nid, l’herbe était encore bien verte autour du corps et les seuls quelques marques auprès du cadavre indiquaient qu’il n’y avait que ses assassins qui devaient avoir approché Edric après sa mort. Il redevint homme et autorisa ses deux Apprentis à venir, en redoutant malgré tout la réaction de Kloe, qui pourrait être excessive.

Mais il n’en fut rien. Quand Kloe fut proche du corps, elle s’agenouilla à terre et toutes ses peurs s’envolèrent, en laissant place seulement au sentiment d’amour qui l’envahit. Un amour si profond que même la mort ne parvint pas à effacer. Toutes ses interrogations sur le comportement à avoir auprès de lui se dissipèrent. D’une main tremblotante, elle caressa la joue froide et humide du jeune homme. Ses yeux étaient encore ouverts. Elle put y voir le courage et l’affront. Il avait bien lutté. Délicatement, elle lui ferma les paupières. Elle n’eut pas besoin de vérifier son pouls. Si Edric avait encore ne serait-ce qu’une once de vie en lui, il aurait réagi, elle aurait senti son souffle sur sa joue. Maintenant, il était parti, définitivement. Fébrilement, elle lui prit la main et la serra du plus fort qu’elle put. Elle refusait de pleurer mais elle sentait malgré tout les larmes lui piquer les yeux. Elle les ferma, espérant que tout cela ne serait qu’un rêve. Quand elle les rouvrit, une larme, puis deux coulèrent et allèrent s’écraser sur le torse épuisé de son amant. Edric n’avait pas serré sa main.

 

Préférant laisser Kloe seule avec l’âme d’Edric, Latronis et Eufimios se rendi-rent un peu plus loin, près de la croix en bois qui représentait la modeste tombe de Chad. D’un geste ample, Latronis fit apparaître un magnifique bouquet de fleurs multicolores. Eufimios n’eut pas besoin de demander pour savoir qu’elles resteraient immortelles jusqu’à la propre mort de Latronis, comme en témoignaient les autres bouquets plantés à même le sol. Le Maître ne dit rien et ce fut un moment de deuil et de recueillement pour tout le monde. Bien qu’Eufimios n’eut connu personne parmi les deux défunts, la complicité qu’il éprouvait envers son Maître et Kloe le rapprochait de la douleur qu’ils pouvaient tous deux éprouver. C’est ce sentiment d’appartenir à une nouvelle famille qui l’empêcha de se sentir de trop.

 

L’instant sembla durer une éternité, pourtant il ne s’écoula qu’une dizaine de minutes pendant lesquelles Latronis et Kloe veillèrent leur mort. Seule, Kloe commença l’entreprise de creuser une belle tombe à son amoureux. Eufimios voulut l’aider mais la jeune Apprentie repoussa le jeune homme. Elle se refusa à utiliser la Magie et creusa de ses propres mains la terre fraiche et molle. Elle creusa tant et si bien qu’elle se retrouva elle-même au fond du caveau en peu de temps. Elle grimpa difficilement pour atteindre la surface. Après un ultime baiser, elle souleva le corps de son bien-aimé et se laissa glisser au fond de la crypte avec lui. Quelques larmes continuèrent à s’écraser sur lui. Elle ne voulait pas le laisser. Bien qu’elle n’était pas croyante, elle tenait à donner à son âme sa bénédiction, pour être sure qu’il partirait en paix. D’un murmure, elle lui dit simplement, en intimité : Pars mon amour. Bientôt je te retrouverais. Je sais que tu m’attendras. Sois heureux comme nous l’avons été ensemble…

Puis, sans se retourner, elle ressortit du sépulcre et commença à reposer la terre sur le corps d’Edric. Quand ce fut fait, elle rechercha des morceaux de bois qu’elle tailla en forme de croix. Elle la planta dans la terre. Elle posa juste une main dessus et sut que cela la préserverait des intempéries et de l’action humaine. Elle s’éloigna dans un champ voisin et alla cueillir quelques fleurs qu’elle déposa sur le corps désormais enseveli du jeune homme. Après quoi, elle alla en direction de son Maître et d’Eufimios. Elle vit son Maître les larmes aux yeux et sut qu’il l’avait compris quand Maître Edris était parti. Elle s’en voulut pendant une éternité de ne pas avoir cru qu’il puisse la comprendre. Elle vit que son Maître Chad avait beaucoup compté pour Latronis et que jamais il ne pourrait l’oublier, comme Kloe ne pourrait jamais oublier Maître Edris. En souvenir de son défunt Maître, l’Apprentie leva les yeux au ciel et contempla le bleu épanoui. Comment le ciel pouvait-il à ce point se désintéresser de la mort ? Quand ses yeux retournèrent sur terre, elle vit les deux hommes la regarder. Tous comprirent qu’il était de nouveau l’heure de partir.

 

* Que la Magie agisse !

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