Chapitre VIII : Retrouvailles de sorciers

Elle le vit s’approcher de la dure table et allumer bougies et encens. Puis il alluma le chandelier et emprunta sans son accord, le Grimoire de Kloe. Il l’ouvrit à la hâte, cornant quelques pages au passage pour enfin arriver sur une incantation courte et écrite en une écriture serrée et minuscule que la jeune adolescente avait du mal à déchiffrer. Elle se demandait qui pouvait bien écrire comme ça. Elle jeta un coup d’œil rapide à Latronis. Elle avait du mal à lui faire confiance. Ce qu’elle avait lu sur lui n’était, en effet, pas fait pour la rassurer. Lui, il ne semblait pas s’en soucier. A croire que ça l’importait peu ce qu’elle pensait de lui. Etrange bonhomme…La prononciation de l’incantation par le sorcier la sortit de ses rêveries. Quelques secondes plus tard, Maître Edris apparut, dans un tourbillon de poussière immaculée. Kloe restait toujours ébahie devant une telle démonstration de majesté. Mais son sourire se perdit vite quand elle remarqua l’air noir qu’il avait. La jeune demoiselle se demandait s’il était dans un tel état à cause de son départ ou bien parce que Latronis l’avait invoqué. Certainement les deux. Toujours est-il que le vieux sorcier ne jeta pas un regard à Kloe et se dirigea directement vers Latronis.

« Comment es-tu revenu ?

- Tu le sais très bien, c’est pour ça que tu ne voulais pas la quitter n’est-ce pas ? Ta protégée à d’immenses pouvoirs cher Edris.

- Laisse Kloe en dehors de ça Latronis. Pourquoi m’as-tu invoqué ?

- Ça aussi tu le sais Edris. Cependant, tu sembles ignorer quelque chose que je sais…

- Parle ou je te renvoie d’où tu viens.

- Doucement, pas de menaces vieux bougre ! Tu sembles ignorer que la jeune magicienne est de mon côté…

- Jamais Kloe ne passera de ton côté… »

Kloe suivait l’échange avec intérêt. Elle remarqua que les deux hommes se détestaient. Mais Maître Edris avait raison, elle était de son côté et elle n’avait pas suffisamment confiance en Latronis pour lui dire quoique ce soit. A moins que le mal ne soit déjà fait. Avait-elle déjà trop parlé ? Mais il lui avait promis qu’il était bon ! N’aurait-elle pas dû lui révéler qu’elle cherchait la dague ? Au moins elle ne savait pas où elle était, c’était déjà un moindre réconfort. Pendant que la jeune Apprentie tentait de répondre aux questions que se posaient son esprit, les deux hommes avaient commencé à parler d’Edric. Kloe tendit l’oreille, intéressée.

« Penses-tu que le jeune Edric, encore innocent, ne pourrais pas me re-joindre lui ? questionna Latronis

- Laisse-le de côté ! rugit Maître Edris en jetant un regard inquiet sur Kloe

- Aa je vois donc que ta petite protégée n’est pas au courant…qu’attends-tu pour lui dire ?

- Pas au courant de quoi ?? me dire quoi ? Maitre ! intervint Kloe

- Tu le sauras en temps voulu, jeune Apprentie. Je ne peux pas te le dire maintenant, Edric a une mission trop importante pour te révéler un tel secret…Pourquoi es-tu partie sans me prévenir ni me dire où tu allais Kloe ? Ne comprends-tu donc pas ? Tu es en danger et partir sans prévenir personne comme tu l’as fait c’est jouer avec ta vie. Heureusement que tu es tombée sur cet idiot de Latronis sinon seules les étoiles savaient ce qui pourrait t’arriver !

- Alors ce sorcier n’est pas mauvais ? Pourquoi l’avez-vous banni ?

- Je te raconterais ça un autre jour. Pas maintenant. Je ne peux te dire qu’une seule chose, si tu veux vraiment aller au bout de ta quête, je ne te serais que d’une mince aide mais je ne peux pas t’empêcher d’accomplir ton destin. Seulement tu auras besoin de Latronis et je te demanderais de lui administrer plus de confiance que je ne peux moi-même lui en accorder. Tu es jeune et encore fragile, c’est à toi de décider de ton destin désormais. Mais sache qu’en cas de besoin, je serais toujours joignable.

- Maître…vous semblez si faible…

- Vas-tu bientôt mourir vieux bougre ? interrogea Latronis, curieux

- J’en ai bien peur oui. Je suis vieux et malade je ne peux plus t’assurer comme j’assurais mes autres Apprentis. N’oublie pas que tu as des capacités incroyables jeune fille, ne les utilise pas à mauvais escient… »

Avant que Kloe ou Latronis ne puissent répliquer, le vieux sorcier avait dis-paru. La jeune fille baissa la tête. Que devait lui dire son Maître ? Elle ne le laisserait pas mourir et emmener son secret dans sa tombe.

Pendant ce temps là, Latronis s’était faufilé derrière elle et s’était attablé en face du Grimoire. Il en commençait la lecture, avide de savoir, comme s’il n’avait jamais eu aucun Grimoire. Quand Kloe l’aperçut, elle se dépêcha de refermer son Grimoire et de le mettre sous son bras en jetant un regard furibond au sorcier déchu. Elle était décidée à ne pas l’y laisser toucher. Même si elle savait qu’elle devait lui faire confiance, elle n’aimait pas sa non-gêne. Furieuse, elle alla s’asseoir sur une chaise plus loin après avoir éteint l’encens et déplacé le bougeoir pour le mettre vers la petite cuisinière. Son estomac commençait à crier famine et elle n’était pas décidée à le laisser l’intoxiquer. Elle posa le Grimoire sur le bord du plan de travail, sous l’œil aigu de Latronis qui comprenait peu à peu ce qu’elle allait faire.

Kloe ouvrit un tiroir grinçant et en sortit un paquet de pâtes, un pot de sauce bolognaise qui arrivait bientôt à la date de péremption et du sel. A défaut du gros sel nécessaire, la jeune fille n’avait trouvé qu’un vieux saloir de petit sel. Tant pis, elle ferait avec. Prenant une bougie, elle alluma le feu dans la sommaire maison et chercha une casserole. Elle en trouva une, toute petite, dans le fond d’un placard. Elle la dépoussiéra rapidement et la mit sur le feu. Elle y versa de l’eau, deux bonnes poignées de sel fin, puis y mit les pâtes qu’elle laissa cuire quelques minutes. Kloe ajouta la sauce bolognaise à l’étrange texture et laissa mijoter. Pendant que les pâtes cuisaient, elle chercha des assiettes et réussit à en trouver deux à peu près propres. Ou plutôt, pas trop sales. Elle dressa une table plus que modeste et amena, dans un silence de plomb, la lourde casserole sur la dure table de bois. D’une main ferme, elle se servit et remit la cuillère dans le plat, laissant le sorcier se servir lui-même. Puis elle alla chercher son Grimoire et le posa sur ses genoux. Après quoi, elle commença à manger.

Bien sur, ce fut elle qui fit la vaisselle pendant que Latronis partait se coucher. Lorsqu’elle eut tout fini, elle sortit, n’arrivant pas à trouver le sommeil et se permit d’utiliser un de ses précieux messages pour Edric. Ici, il n’y avait ni eau courante ni électricité. Autant dire qu’il faisait assez froid cette nuit même si c’était l’été.

Elle enfila donc une petite veste et alla s’asseoir sur le perron, hors de la petite maisonnette qui commençait à la répugner. Dès le lendemain, elle repartirait chercher la dague.

"Coucou Edric, c’est Kloe. J’espère que je ne te dérange pas mais tu me manques et j’ai besoin de te parler. Si tu peux appelle-moi. Je t’aime…ta Koko". C’est tout ce qu’elle envoya à Edric. Elle attendit plusieurs minutes, puis une heure, puis deux jusqu’à ce que, au loin, un clocher sonne minuit. Alors elle rentra chez le sorcier et s’allongea sur le sol poussiéreux, le Grimoire dans les bras.

Elle fut réveillée le lendemain par l’odeur âcre d’un café qui brûlait. Elle se leva en trombe et dégagea la casserole de sur le feu en poussant un soupir rauque. Kloe chercha Latronis des yeux pendant quelques trente secondes jusqu’à ce que sa voix dure lui parvienne de dehors.

« Bon tu me l’amène ce café ou je dois me déplacer ?

- Je ne suis pas votre soubrette Latronis, c’est clair ?

- Parle-moi autrement si tu ne veux pas…

- Si je ne veux pas quoi ? Je peux vous abattre facilement avec mes pouvoirs.

- Ha ! ha ! ha ! parce que ton vieux bougre de maitre t’as dis que tu étais puissante, tu penses pouvoir combattre un ancien maître sorcier déchu ?

- …

- C’est bien ce que je pensais »

Kloe était arrivée près de Latronis. Malgré son ton bourru, elle lui trouvait presque un air paternel. Elle chassa bien vite cette idée de son esprit et lui servit du café. Alors elle sentit son téléphone vibrer et un sourire illumina ses lèvres. Elle s’éloigna en vitesse et décrocha. C’était Edric. Latronis la regarda partir, une lueur inquisitrice brillant dans ses yeux. Sentant son regard dans son dos, Kloe s’empressa d’aller loin derrière la maison pour être sûre de ne pas être dérangée par le sorcier déchu. Alors elle sortit le téléphone de sa poche et contempla le nom qui apparaissait en défilant. Edric. Elle décrocha. A peine s’étaient-ils salués que Kloe remarqua bien la tonalité de sa voix. Il s’était passé quelque chose. Mais la jeune adolescente n’osait pas le questionner. Depuis son départ, elle avait perdu toute notion du temps et un bref coup d’œil à son portable lui indiqua qu’ils étaient le 31 juin. Elle laissa parler le jeune homme quelques minutes. Puis lorsque celui-ci s’arrêta pour reprendre son souffle, Kloe se lança.

« Edric, tu me sembles inquiet. Ta voix me parait dure. Il s’est passé quelque chose ?

- …

- Edric ! Je t’en prie parle-moi ! C’est déjà suffisamment dur pour moi d’être séparée de toi alors si en plus tu refuses de me répondre lorsque je te pose une question !

- Tu n’avais qu’à pas partir. Peut-être qu’il en aurait été autrement pour tout le monde.

- Que veux-tu dire ?

- Mon père est…mort. »

Il y eut un silence lourd de réflexion. En effet, Kloe ne connaissait pas le père du jeune homme et elle ne pourrait plus jamais le connaître. Son cœur se serra. Malgré tout, comprenant le besoin de soutien de son copain, Kloe tenta de reprendre de l’assurance dans la voix et reprit.

« Est-ce que…est-ce que Maître Edris est au courant ?

- C’est la dernière chose dont il a été au courant.

- Que veux-tu dire Edric ? demanda Kloe qui comprenait peu à peu

- Ton Maître Edris était…mon père.

- Maître Edris ne voulait pas que je le sache. Peut-être pensait-il que cela changerait quoique ce soit dans nos relations. Mais il se trompait ! Il aurait dû m’en parler ! Ca n’aurait rien changé ! J’aurais été ravie ! Pourquoi ne m’a-t-il rien dit ! C’était à lui de me le dire ! Il avait encore plein de choses à m’apprendre ! Je ne peux pas me débrouiller toute seule ! Pas sans lui ! Edric !

- Ne le blâme pas pour ce qu’il a fait et n’a pas fait. Ses raisons étaient beaucoup importantes que de simples relations entre un fils et sa copine ou entre un Maître et son Apprentie. Tu ne devais pas le savoir Kloe. Tu devais accomplir ton destin.

- Mais comment pourrais-je l’accomplir sans lui ? C’était mon Maître !

- Il a laissé un message écrit dans les cieux avant de mourir. Il te concernait. Et Latronis.

- NON JAMAIS !!!!! JAMAIS LATRONIS NE REMPLACERA MON MAÎTRE !! JAMAIS !

- Kloe calme-toi s’il te plait. Respecte au moins sa mémoire et fais lui cet honneur-là… »

Après quoi, Edric raccrocha sans rien ajouter. Kloe s’agenouilla et fut prise de violentes convulsions. Puis des larmes apparurent. De petites larmes coulant sur ses joues comme de petites perles. Latronis ressentit son chagrin et ne put s’empêcher d’accourir vers la jeune Apprentie. A défaut de savoir quoi dire, il la rejoignit et passa ses bras autour des épaules de la jeune fille. Il avait beau détester Maître Edris, le vieux sorcier déchu comprenait la douleur que ressentait un Apprenti en apprenant le décès de son Maître.

Doucement, Latronis prit la main humide de larmes de Kloe et la referma sur la sienne. Puis il l’aida à se relever, récupéra son portable et la conduisit tant bien que mal à l’intérieur de la triste demeure. Il la fit asseoir sur le lit toujours défait de la nuit du sorcier et, quelques minutes plus tard, revint, une tasse fumante dans les mains. Il darda sur elle un regard triste et s’assit à ses côtés. Ils restèrent ainsi pendant de longues dizaines de minutes jusqu’à ce que Kloe, articulant doucement un mot, demande d’une voix étouffée.

« Maître Edris veut…enfin voulait…que vous preniez sa suite…

- Et je le ferais avec toute la joie dont je suis capable. Je sais ce que tu ressens Kloe. J’ai peut-être été banni pour avoir commis des erreurs graves mais j’avais un Maître tout comme toi. Un Maître auquel je tenais beaucoup. Edris est mort de vieillesse. Il a été un sorcier puissant et un Maître compétent. Il a fait son temps. Tu n’y peux rien changer. Mon Maître est mort pour préserver ma vie.

- Je suppose que vous l’avez vengé. Et que c’est pour ça qu’on vous a banni.

- Oui, je l’ai vengé de son ennemi comme toi tu voudrais venger Edris. Mais tu ne peux rien contre la vie. C’est lui qui m’a fait renégat et c’est pour ça qu’on ne se supportait pas. Mais c’était un grand homme et indéniablement un grand sorcier. Et un père remarquable. »

Kloe ne répondit rien à cela. Elle ne savait pas quoi dire. Il avait toujours été très paternel avec elle, c’est vrai. Elle leva les yeux vers Latronis. Pour la première fois depuis qu’elle l’avait rencontré, elle prit le temps de plonger son regard dans le sien et d’ainsi sonder son âme. Pour la toute première fois. Latronis ne cilla pas.

Il avait de grands yeux d’un bleu électrique très clair. Ses pupilles étaient cer-nées de noir, rendant son regard plus profond encore. De grands cernes entouraient ses yeux. Elle comprit alors à quel point sa vie n’avait pas du être facile et l’Apprentie sentit son cœur bondir dans sa poitrine. Elle posa la tasse vide par terre et appuya sa tête contre son épaule. Latronis lui passa une main sur la joue et c’est ainsi que Kloe fonda le premier lien le plus puissant avec son nouveau Maître. Elle ferma les yeux. De nouvelles larmes perlèrent au coin de ses yeux mais elle finit par se rendormir.

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