Chapitre VI : Le rêve

Kloe continua ainsi plusieurs soirs, à jongler entre les cours, la fureur de sa mère, les plantes et les devoirs. Puis les vacances arrivèrent et Maître Edris lui annonça qu'ils avaient fini l’étude végétale. Elle n'aurait plus à venir régulière-ment au Carrefour de la Duchesse. Kloe eut un sourire impossible à réprimer et faillit sauter au cou de son Maître mais elle fit preuve de retenue. Cependant, sa joie fut de courte durée. Effectivement après avoir attendu quelques minutes que son Apprentie sorcière se calme, Maître Edris annonça à la jeune fille qu'ils devaient se voir tout de même au minimum une fois par semaine dans le but d'apprendre à contrôler et à fabriquer quelques filtres. Kloe approuva d'un bref signe de tête, déçue. Puis, un oiseau qui ressemblait à un énorme corbeau aux extrémités blanchissantes vint se poser aux pieds d'Edris. Mais la présence de l’oiseau le laissa de marbre. Il se contenta de prendre la lettre apportée par l'oiseau et la parcourut rapidement. Puis il la rangea dans sa poche et dit à Kloe qu'elle devait attendre Edric pour rentrer. La jeune fille remarqua un changement d’expression dans le visage d’ordinaire si impassible de son Maître. Si le changement était minime, il était néanmoins perceptible pour quiconque regardait Maître Edris à ce moment-là. Et cela n’indiqua rien de bon à Kloe.

« Pourquoi Maître Edris ? D'habitude je rentre toute seule. Cette lettre annonce-t-elle quelque chose de mauvais pour moi ??

– Je ne peux rien te dire pour le moment. Seulement il faut que je vois Edric tout de suite. C'est pourquoi nous allons l'attendre tous les deux.

– Mais comment va-t-il...?

– Appelle-le et dis lui de venir à la Serre immédiatement.

– Et s'il ne peut pas ?

– Il sait que c'est important. Il viendra. »

Kloe, méfiante, appela donc Edric et celui-ci ne tarda pas à venir, comme Maître Edris l’avait annoncé. Un air de prudence et de soupçon se lisait sur son visage anxieux.

«Oui p...Maître ?

Maître Edris lui lança un regard imperceptible mais empli de noirceur.

– Viens par là. Il faut qu'on parle de quelque chose... Tu dois faire très attention à Kloe, lui intima-t-il au creux de l’oreille, dans un murmure.

– Pourquoi ?

– J'ai bien peur qu'un danger ne la menace...»

Les deux hommes s'éloignèrent pour discuter quelques longues minutes. Kloe n'entendit rien de leur conversation mais leurs airs perplexes et intrigués la travaillaient.

« Tu as compris ? Il ne faut surtout pas que ça arrive. Elle a une mis-sion, ne l'oublie pas...

– Une mission ? Quelle mission ? Dites moi ce que je dois faire et je le ferais.

– C’est hors de question. Tu ne dois être au courant de rien. Edric, je te fais confiance, ne lui dit rien et veille bien sur elle...

– Oui »

Puis Edric et Kloe se mirent en route. Ils ne parlèrent pas pendant le trajet, leurs regards ne se croisèrent pas beaucoup, Edric fuyant celui de la jeune fille qui se faisait insistant, et ils furent vite arrivés devant la maison de Kloe. Après un rapide au revoir et un petit bisou sur la douce joue que lui tendit Edric, elle rentra. Sa mère était là, assise au milieu du canapé. Elle bougea lorsque sa fille entra et ordonna aux garçons de monter jouer dans leur chambre. Ils ronchon-nèrent puis, voyant l'air menaçant de leur mère, montèrent les escaliers à grandes enjambées. Pauline tapota le siège à côté d'elle et Kloe comprit qu'elle devait aller s'y asseoir. Aucun mot de fut nécessaire.

Cependant elle préféra le fauteuil, plus éloigné de sa mère. Elle avait l'air songeur, préoccupé et, bien qu'elle n’ait encore pas prononcé un mot, Kloe savait de quoi il allait être question dans cette discussion qui s'apprêtait à être longue et ennuyeuse. Elles allaient parler d'Edric, du statut actuel de Kloe, de Maître Edris et de tout ce qui touche de près ou de loin à la sorcellerie. Seulement Kloe ne voulait pas en parler. Du moins, pas avec sa mère. Voyant qu'elle ne prononçait pas un mot, la jeune fille fit un mouvement pour se lever. C'est alors que sa mère prit la parole, d'une voix étonnement plate, sans émotion.

« Kloe, reste assise. J'ai à te parler

– Oui et bien moi je n'ai rien à te dire...Tu m'excuseras mais après ta conduite d’hier soir, je t'en veux beaucoup.

– N’inverse pas les rôles s’il te plait ! Mais je vois que tu sais d'ores et déjà ce dont je veux te parler. Tant mieux. Ca ira mieux ainsi. J'espère que nous aurons fini avant que ton père ne rentre. Je ne veux pas qu'il soit mêlé à ça.

– Et pourquoi pas ? Parce que lui il admet que je sois ce que je suis et pas toi ??

– Change de ton immédiatement...»

Sa voix s'était faite implorante. Au-delà de l'expression de profonde tristesse qui se lisait à présent sur son visage, on percevait de la crainte. La crainte que sa fille ne soit plus la même. La crainte de perdre la petite fille qu’elle avait si longtemps couvée et protégée du monde extérieur.

« Tu ne me changeras pas. Laisse-moi être celle que je dois être ! Je suis enfin heureuse comme je suis. Et tu devrais être contente pour moi.

– Je le suis...

– Alors surtout vas-y, ne cache pas ta joie.

– Kloe, pourquoi ne nous en as-tu pas parlé plus tôt ?

– Parce que je n'en voyais pas l'utilité. Et j'ai bien fait, visiblement, de ne pas vous en parler plus tôt, d'après ce que j'ai vu hier.

– Justement c'est de ça dont je veux te parler. De ma réaction. Essaye de comprendre, de me comprendre...

– Comprendre quoi ? Tu m’as parlé comme si j'étais une étrangère et tu m’as demandé de ne plus voir celui que j'aime et toi tu voudrais que je te remercie ? Mais maman, redescends sur terre ! Je veux vivre pour moi ! Pour moi !

– Non je ne te demande pas que tu me remercies mais que tu comprennes ! Quand je suis rentrée ce soir-là dans ta chambre, j'ai été apeurée de voir cette table blanche remplie de divers objets. J'ai pensé en premier lieu que tu faisais partie d'une secte. Et c'est pour ça que je t'en voulais. Je t'en voulais de ne pas m'avoir dit plus tôt que tu ne te sentais pas bien au point de t'allier à des gens que tu ne connaissais même pas. Mais quand tu nous as dit hier que tu étais...ce que tu étais, je me suis rendue compte que je m'étais totalement trompée sur ton compte. Que tu ne faisais partie d'aucune secte, seulement que tu t'étais laissé emporter dans une entreprise ...

– Je ne me suis pas laissée emporter comme tu dis. J'ai été recruté et maintenant je ne veux plus me séparer de mon Maître. Quand comprendras-tu que je ne souffre pas ? Quand comprendras-tu que je n’ai pas forcément envie de te raconter toute ma vie ?

– Ce Maître, tu le connais d'où ? Comment savoir s'il ne te fera pas quelque chose ? Comment pouvoir être sûre qu'il a bien des pouvoirs et que s'il en a véritablement, comment savoir s'ils ne sont pas maléfiques !!

– Tout simplement parce que mon Maître n'est pas un mauvais homme. Maintenant si tu permets, j'ai des devoirs à faire.

– Je n'ai pas fini.

– Pour moi si, c'est fini. »

Furieuse, Kloe gravit les marches qui menaient jusqu'à sa chambre et s'y en-ferma. Un mal de crâne était venu s’installer. Elle s'allongea sur son lit, retint les larmes qui lui piquaient les yeux et finit par s'endormir, après avoir lutté quelques minutes.

Mais de nouveau, elle ne put pas dormir normalement. Ses songes furent hantés de cauchemars . Mais dans ses rêves, pas de monstres velus, ni de grand méchant loup. Au début, elle crut qu'elle rêvait d'elle dans sa chambre. Certes elle se voyait dans sa chambre, certes elle rêvait d'elle mais elle comprit vite que ce n’était pas un rêve ordinaire comme elle en faisait avant de rencontrer Maître Edris. Elle était vêtue d’une légère tenue d’une pâle couleur écarlate, laissant ses bras nus et découvrant sa poitrine par le biais d’un large décolleté plongeant. Le genre de tenue que Kloe n’aimait pas du tout. Ses cheveux n’étaient pas coiffés en son habituelle tresse mais étaient étonnamment élégants. Sa traditionnelle mèche de cheveux lui tombait devant les yeux mais les autres avaient été magnifiquement bouclés et étaient tenus en arrière par une pince blanche. On aurait dit que la jeune fille s’apprêtait à sortir.

Tout était sombre dans sa chambre, aucune lumière n’éclairait la pièce et même la Lune était voilée. La fraicheur qui y régnait n’était pas naturelle, malgré la fenêtre ouverte. Le silence de plomb qui régnait non plus. Elle était assise à son bureau, un sac à dos visiblement préparé, posé contre le pied du meuble. Malgré le noir, ses yeux parcouraient le Grimoire, avidement, pendant qu’elle faisait courir ses mains le long de la reliure. Un homme pénétrait alors dans la pièce mais elle ne l'entendait pas. C’était un petit être rondouillard au crâne dégarni et à la démarche lourde. Son début de barbe rongeait le reste du visage qui n’était pas ravagé par des cictrices. Il dégageait une forte odeur de whisky. Mais Kloe était trop occupée par son livre pour se soucier de l’étranger, qui la fixait intensément. Elle lisait quelque chose sur un couteau. Ou plutôt une dague. L’homme lisait par-dessus son épaule, sa parka marron en lambeaux trainant par terre. Cette dague était particulière, différente de celles dont elle se servait pour couper ses plantes. D'après le livre, ''cette dague a des particularités qui sont très convoitées. En effet, bien que cette dague ait l'apparence normale d'un simple ustensile de coupe, quiconque s'en sert lui transmet son pouvoir. Ainsi, un mage blanc instaurera à la dague toutes les particularités qui lui sont propres et, étant en la possession d'un homme à la pensée saine, tout ce que préparera ce mage ne sera que forcément positif pour le monde de la sorcellerie. En revanche, s'il venait à tomber entre les mains d'un mage noir, le monde de la sorcellerie serait en grand danger. Car le mage noir pourra se servir de cette dague comme d'un objet mortel. '' Les yeux verts de l’homme se rétrécirent et ses sourcils se froncèrent pour ne former plus qu’une seule ligne droite. Et, dans un bougonnement incompréhensible, il disparut.

Alors Kloe s’éveilla en sursaut. Les larmes qui emplissaient ses yeux avaient finies par couler et son oreiller était désormais trempé. Intriguée par ce rêve, Kloe alla ouvrir son Grimoire. Elle était persuadée que ce couteau existait. Mais qui l'avait actuellement ? Etait-il du bon côté ou avec l'ennemi ? Elle s'assit à son bureau et presque inconsciemment, elle ouvrit le gros ouvrage, reproduisant son rêve. Elle retomba sur la page des sortilèges. Elle feuilleta pendant de longues et interminables minutes chaque feuille parcheminée avec attention, guettant le moindre mot en rapport avec son rêve. Ce n'est que lorsqu'elle commença à perdre espoir qu'elle vit un dessin. Y était représenté une très belle dague, d’une vingtaine de centimètres, à la lame affilée et luisante. Elle distinguait sur le manche en bois clair mais vieilli des symboles gravés comme un aigle, une rose et un lion. Kloe fut étonnée de la rondeur de l’objet et resta là, béate, à l’observer sur la feuille. Du bout des doigts, elle caressa le dessin, les yeux étincelants. Elle lut ce qui était expliqué et s'aperçut que c'était bien de cette même dague qu'elle avait appris les capacités quelques instants auparavant. Seulement cette dague n'avait pas été retrouvée depuis déjà des centaines d'années. Curieuse et avide d'en savoir plus, elle tourna la page pour lire la suite. Mais la page avait été arrachée violemment. Les vestiges de l’ancienne page gisaient désolés. Déçue, elle ferma violemment le Grimoire et alla allumer la musique. Un air pop et entrainant sortit de la chaine et Kloe ferma les yeux. Alors, un bruit sourd retentit, qui n’avait rien à voir avec la musique. Aussitôt, Kloe se retourna et vit le gros livre ouvert. Cela ne l'étonnait plus désormais. Néanmoins elle alla voir ce que le Grimoire voulait lui dire. Il s'était ouvert sur une page manuscrite par l'ancienne propriétaire. La lycéenne. Kloe commenca la lecture et fut tout de suite excitée. Elle aussi avait été intéressée par la dague. Elle disait qu'elle était partie à sa recherche et avait retrouvée sa trace. Mais son Maître avait appris qu'elle savait où était le couteau et lui avait interdit de continuer. Le couteau était dans le camp ennemi. La dernière trace qu'elle avait eue s'arrêtait à la lisière de la forêt. Une lueur de folie s’alluma dans les yeux de l’Apprentie qui envisagea la possibilité de continuer cette quête. Elle avait soif d'aventures...mais que dirait Maître Edris ? Elle ne connaissait encore rien à la sorcellerie. Ce serait un délire, tout simplement.

Sa mère coupa court à ses pensées en l'appelant pour dîner. Kloe descendit. Elle avait faim et il lui fallait manger si elle voulait partir à la recherche de la dague.

Elle remonta une bonne demi-heure plus tard, le ventre bien rempli et la tête pleine d’idées plus farfelues les unes que les autres. Elle n’avait pas parlé pendant le repas, préférant songer aux différents moyens qu’elle pourrait engendrer pour récupérer cette dague.

Elle alla s’asseoir à son bureau et contempla une fois encore le dessin qui en avait été fait. C’était vraiment un bel instrument…qui pouvait causer tant de morts. Elle soupira et regarda l’heure. 21h30. Le repas l’avait convaincu. Si elle Maître Edris refusait de lui parler de la mission qu’elle devrait accomplir, c’est parce qu’elle n’avait pas encore fait ses preuves. Elle était fermement décidée à prouver à son Maître qu’elle était digne d’être son Apprentie. Aussi, elle décida d’entamer son escapade lorsque la nuit serait bien noire. Mais quelques provisions allaient être nécessaires. La tâche la plus compliquée serait de trouver quelques aliments qui ne soient pas trop encombrants, ni périssables.

Aux alentours de 22h, Kloe descendit en douce les escaliers de bois et pénétra dans la cuisine. Elle se dirigea vers le réfrigérateur. Là, elle y prit un sachet de jambon blanc, du poulet froid, une bouteille d’eau et deux pommes. Parmi tous les aliments, c’étaient ceux qu’elle pourrait garder le plus longtemps.

Après quoi elle remonta à l’étage en faisant le moins de bruit possible. Avant de retourner dans sa chambre, elle se cala derrière la porte de ses parents. Ils semblaient dormir, elle entendait le faible ronflement de son père.

Elle entra donc dans sa chambre et posa la nourriture sur le bureau. Qu’allait-elle bien pouvoir inventer pour le lycée si elle n’était pas revenue à temps pour la rentrée… ? Ses parents prétendraient sans doute à une maladie. Mais Kloe était persuadée qu’elle n’en aurait pas pour deux mois. Une semaine tout au plus..

Elle sortit un sac à dos de son armoire et le posa sur sa table. Elle y rangea soigneusement le poulet, le jambon, la bouteille d’eau et les pommes au fond puis y ajouta le Grimoire, quelques ingrédients de fortune et son petit matériel d’Apprentie qui comportait les différentes dagues. Elle pourrait toujours se servir de l’une d’elle pour se défendre même si son Maître serait furieux. A cette perspective, un pâle sourire naquit sur son visage. Elle espérait juste que Maître Edris ne serait pas trop rapidement au courant de son projet…

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