Chapitre IX : Renaissance d'un Maître

Lorsque Kloe se réveilla, il faisait encore sombre. Quelque chose l’enlaçait et elle savait que ce n’était pas Edric. Pourtant elle n’avait pas peur. Elle releva la tête et découvrit le visage endormi de Latronis. Son nouveau Maître. Alors tout se remit en place dans la tête de la jeune fille. L’appel d’Edric, l’annonce du décès de Maître Edris, que ce même Maître soit, enfin plutôt fut, le père d’Edric, que Latronis était devenu son nouveau Maître, le lien qu’ils avaient tissés tous les deux à partir du moment où il avait su lui faire confiance. Elle soupira doucement. Alors tout cela était bel et bien vrai. L’Apprentie se dégagea délicatement de l’étreinte de son nouveau Maître en veillant bien à ne pas le réveiller. Puis elle mit sa veste sur ses épaules et sortit de la cabane.

Il faisait nuit noire. Il ne devait pas être plus de 1h00 du matin. Une étoile filante passa. Kloe n’eut ni le courage ni l’envie de faire un vœu. Tout venait de s’écrouler en moins de 24heures. Elle se retrouvait toute seule. Loin de sa famille, de celui qu’elle aimait, venant de perdre son Maître, devant apprendre à connaître son nouveau, tout en gardant en tête son objectif principal. Récupérer la dague. La jeune fille s’assit dans la terre battue, enserrant ses genoux de ses mains et enfouissant sa tête entre ses bras. Elle ravala un sanglot et se mit à chantonner un vieux cantique pour tenter de se remonter le moral. Tandis que ses lèvres remuaient faiblement, ses mains caressaient doucement ses jambes, comme l’aurait fait Edric pour la rassurer. La nuit était fraiche.

Latronis, dans son nouveau rôle de Maître, se réveilla par la faible brise qui lui glaçait les os. Il ouvrit un œil et vit avec stupeur que la porte était ouverte. Il discerna une ombre près du perron. Certainement Kloe. Un vieil hymne lui parvenait également aux oreilles. Il comprit que la jeune fille souffrait de la perte de son Maître. Il lui fallait faire son deuil si elle ne voulait pas devenir vulnérable. Edris l’aurait certainement forcée à se dépêcher, réduisant ainsi ses risques d’attaque. Mais Latronis savait trop bien la douleur qu’on ressentait en perdant son mentor. Aussi lui laisserait-il le temps nécessaire pour qu’elle apprenne à vivre avec son chagrin. Cependant, quelque chose attirait son attention au dehors. Ce n’était ni la jeune fille assise à moitié somnolente, ni l’air harmonieux qu’elle entonnait, ni même la présence de nombreuses étoiles. Non, c’était autre chose. Autre chose de beaucoup plus inquiétant. Une force que la jeune Apprentie ne semblait pas ressentir. Mais cette force ne semblait pas se douter de la présence du nouveau Maître. Elle rôdait comme la Mort guette ses prochaines victimes. Le lien qu’avaient tissé Maître et Apprentie le soir précédent était suffisamment puissant pour que Latronis décèle une puissance néfaste trop près de sa nouvelle protégée. La brise qui soufflait n’avait rien de naturelle et l’absence de bruit était beaucoup trop travaillée. Latronis plissa les yeux dans l’espoir de voir une ombre, une silhouette. Il n’était pas question qu’il laisse Kloe rejoindre son Maître Edris aussi vite. Habilement, il fit appel à ses facultés de jadis et tenta de se téléporter auprès de son Apprentie. En vain. Les Dieux lui refusaient toujours ses pouvoirs. Il pesta intérieurement et leva les yeux au ciel. Aussi se résigna-t-il à aller à pied près de la jeune fille. Néanmoins, il craignait que cela fasse fuir la présence. Il voulait s’assurer de sa nature. Kloe ne sembla même pas remarquer sa présence. Il sonda rapidement son cœur et constata avec soulagement qu’aucune force n’avait pris possession d’elle. Seules la douleur et la tristesse l’emplissaient. Mais il sentait toujours cette force rôdant dans les parages. L’onde qu’elle dégageait était pour Latronis à peu près autant reconnaissable que l’odeur du sang pour les squales. Cette force s’était éloignée en s’apercevant de la présence de Latronis, mais il savait qu’elle reviendrait. Et cette perspective était loin de le réjouir. Latronis avait déjà une idée assez précise de la chose dont il pouvait s’agir. Unissant ses mains et fermant les yeux, il récita dans une langue ressemblant à du latin, une incantation, et une lumière immaculée jaillit de ses mains, entourant d’un baume sécuritaire les deux personnages. L’Apprentie le regarda faire, l’air amorphe. Elle ne comprenait pas ce qui motivait le geste de Latronis. Celui-ci ramena Kloe à l’intérieur des murs de bois et le baume s’élargit pour protéger toute la maison. Il leur faudrait partir vite. Il ne tiendrait pas éternellement. Mais avant, il devait demander un service. A Edris.

Quand Kloe remarqua qu’on la déplaçait, elle s’affola. Mais elle ne prit que quelques secondes pour reconnaître la force de Latronis. Il la transportait à l’intérieur. S’était-il passé quelque chose ? Kloe ne s’était pourtant rendu compte de rien. Elle jeta un furtif regard à l’extérieur et ne remarqua rien d’inhabituel. Lorsqu’il la déposa à terre, elle se releva et regarda intensément le renégat. Elle n’eut aucunement besoin de poser de questions. Il lui expliqua instinctivement. Il reprenait peu à peu ses aptitudes de Maître. Il ne ferait pas deux fois la même erreur. Puis il alla s’asseoir sur une chaise et fit apparaître le Grimoire de Kloe sur la table. Elle s’assit à son tour et regarda son Maître agir. Elle ne savait pas ce qu’il cherchait et ne le questionna pas. Elle eut cependant un pincement au cœur quand elle vit Latronis se servir de son Grimoire.

Après un soupir rauque, il commença à feuilleter les pages jaunies du livre et s’arrêta sur une des dernières pages de l’encyclopédie magique. La page semblait plus vieille que les autres, plus cornée aussi. Par endroits, elle était brûlée et il manquait certaines lettres aux mots. Kloe tenta de déchiffrer le titre mais tout ce qu’elle arriva à en comprendre était : Invoc tion du pa s de l’au – ela

Puis elle vit Latronis se lever, aller chercher de nouvelles bougies et quelques bâtons d’encens. Elle, elle ne bougea pas. Elle semblait dans un état étrange. Une sorte de léthargie. Elle ne voulait pas bouger, pas parler. Elle ne voulait plus rien. La dague ne semblait même plus l’intéresser. Elle regardait son Maître avec des yeux que plus rien n’intéressaient. Mais alors qu’elle revoyait dans son esprit la jeune fille de son cauchemar, elle sentit un souffle glacé lui mordre la peau. Elle frissonna et releva les yeux. Au centre d’un halo rougeâtre, Edris se trouvait devant elle et la regardait, paternellement. Ou plutôt son fantôme. En effet, il était d’une pâleur mortelle et on ne voyait de lui que son torse et sa figure blanchâtres. Kloe le regarda un long moment sans rien dire. Puis il lui sourit. Elle lui rendit un pâle rictus et jeta un furtif regard à Latronis. Lui non plus n’allait pas bien. Il semblait inquiet, soucieux. Ses yeux étaient plissés et exprimaient un profond trouble. Il toussota doucement, rompant ainsi le lien que forgeaient Kloe et son ancien Maître. Ce-dernier se retourna, oubliant momentanément la jeune Apprentie meurtrie. Les deux hommes se saluèrent poliment.

« Merci Latronis, commença Maître Edris

- Je ne pouvais pas l’abandonner. Pas elle. Pas encore.

- Je te fais confiance Latronis. Prends soin d’elle. Je ne veux pas qu’il lui arrive la même chose qu’à Kassandra.

- Crois-tu sincèrement que je referais deux fois la même erreur ? répliqua Latronis, alors que ses yeux semblèrent s’embuer.

- Que me veux-tu Latronis ? Pourquoi m’as-tu appelé ? Je ne peux pas rester éternellement et tu le sais. C’est un cadeau que l’on te fait d’accepter que j’apparaisse. Je ne suis pas dans le royaume des morts depuis suffisamment longtemps pour avoir une puissance nécessaire pour rester des heures invoqué.

- J’ai besoin de récupérer la totalité de mes capacités magiques.

- Non.

- Comment veux-tu que je protège ton Apprentie avec le peu de puissance qu’il me reste ?

- Tu en es capable et tu le sais. Beaucoup ne te font pas assez confiance pour te rendre tes pouvoirs.

- Je n’ai même pas pu me téléporter au près d’elle tout à l’heure alors que Oleg rôdait dans les parages.

- Oleg est mort. C’est toi-même qui l’as tué.

- Non il n’est pas mort. Seulement très affaibli. Quand j’ai cru le tuer, il s’est téléporté avec ce qui lui restait de forces dans le pays des bannis où tu m’a envoyé quelques années, avant que je ne m’en échappe. Il était très affaibli mais il a été accueilli, notamment parce qu’il était ton ennemi. Tu n’es pas sans savoir que tu es un Maître extrêmement redouté et relativement peu apprécié… Toujours est-il qu’il n’est pas mort comme tous les mages le pensent. Je pensais qu’il était encore au pays des bannis mais je l’ai senti tout à l’heure. Il s’en est échappé.

- Tu t’es forcément trompé Latronis.

- Non Edris. Oleg est de retour. Tu ferais mieux de prévenir ton fils. Puisqu’apparemment c’est Kloe qu’il veut, il risquerait de s’en prendre à Edric pour l’atteindre. Mais enfin vieux bougre, quand me croiras-tu enfin ?! Il s’agit de ton Apprentie, là !

- Surveille-là bien Latronis… »

A peine avait-il fini sa phrase que le défunt Maître était déjà reparti dans le Royaume des Morts, éclairant d’une intense lumière blanche Latronis. Ce-dernier eut un étrange sourire et murmura quelque chose pour lui-même. Kloe crut entendre un « merci ». Elle haussa un sourcil. De quoi ce renégat pouvait-il bien remercier Maître Edris ? Latronis coupa court à ses pensées en l’appelant pour petit déjeuner. Avec tous ces chamboulements, l’Apprentie n’avait pas vu l’heure. Déjà 4h ! Il était un peu tôt pour prendre son petit déjeuner mais elle haussa les épaules et se dirigea vers la cuisine. Après tout pourquoi pas. La vue de son Maître l’avait ragaillardie. Elle avait la ferme intention de repartir dans la journée à la recherche de la dague. En effet, elle ne savait pas ce qui l’avait réveillée cette nuit mais depuis déjà quelques temps de curieuses apparitions la réveillaient. Et elle était persuadée qu’elles avaient un rapport avec la dague.

Elle s’approcha des plaques, sortit une casserole et une brique de lait. Elle en versa le continu dans la casserole et laissa chauffer quelques minutes. Puis elle prit deux tasses, les passa sous l’eau et les remplit de lait chaud. Elle chercha des yeux quelque chose à se mettre sous la dent. Il n’y avait rien hormis du vieux pain ranci. Tant pis, ça ferait l’affaire. Kloe sortit également la motte de beurre et mit tout ça sur la table de bois au milieu de la pièce. Elle s’assit et commença à tremper les lèvres dans son lait. Latronis s’assit à ses côtés mais ne toucha pas à sa boisson. Elle leva les yeux vers lui, interrogative. Il la regarda à son tour. Puis des images apparurent dans sa tête. D’abord ce qui s’était passée dans la nuit, puis la dague et…une jeune fille. Mais cette jeune fille, Kloe la reconnaissait. C’était celle qu’elle voyait dans ses rêves. Latronis l’avait-il connu ? Elle tourna vers lui un regard chargé de questions. Il prit une forte inspiration et se lança dans des explications.

« Ce à quoi tu as été confrontée cette nuit s’appelle Oleg. Je pensais l’avoir tué il y a de cela des années. C’est en partie pour ça que j’ai été banni. Pour son meurtre. Personne n’a le droit de tuer. Je l’ai tué, ou du moins je pensais l’avoir tué, parce qu’il avait assassiné mon Maître que j’avais eu. Lorsque je me suis attaqué à lui, l’esprit de vengeance qui m’animait me fit oublier Kassandra, mon Apprentie. Et j’ai fais la plus grosse erreur de ma vie. J’ai mis en danger la vie de mon Apprentie. Elle en est morte. Tuée sous mes yeux par le même assassin que mon Maître. Il la assassiné sauvagement et j’entends encore ses cris de douleur, de détresse et de désarroi. Je revois encore ses pupilles se dilater et sa bouche se tordre de douleur. Et ce sourire qu’affichait Oleg. Quand je me suis rendu compte qu’il s’en prenait à elle, je n’ai pas pu réagir. Elle était derrière moi et j’étais aveuglé par la souffrance. Je n’ai rien vu venir. Je devais la protéger, j’aurais dû mourir pour elle. Elle est morte pour moi. C’est Kassandra qui détenait la dague à ce moment là. Et c’est Oleg qui l’a récupérée. A partir du moment où j’ai compris ce qui arrivait, je me suis précipitée à son chevet. J’ai supplié Oleg de la laisser. Je savais pertinemment que c’était peine perdue. Mais la dague est bien la dernière des choses à laquelle j’ai pensé à ce moment-là. J’ai tenté de la sauver. Mais elle était déjà morte.

- Alors…la jeune fille que je vois toutes les nuits dans mes rêves…c’est votre Apprentie ?

- C’était mon Apprentie oui. Kassandra était une jeune sorcière, à peine plus jeune que toi, pleine de malice, de vie, d’ingéniosité et en possession de pouvoirs inimaginables. Mais elle était trop jeune et trop faible à ce moment-là. Elle n’a pas pu se défendre seule face à un véritable danger mortel. Tout l’apprentissage que nous vous fournissons n’est que pure théorie et vous est rarement d’un grand secours en cas de péril. Nous devons vous apporter un témoignage, une expérience. Aujourd’hui, tu as repris sa place Kloe. Tu n’es pas Kassandra et je ne considérerais pas comme elle. Mais je ne laisserais pas Oleg tu tuer comme il a tué Kassandra. Toi aussi tu as d’immenses pouvoirs, tu es bourrée de talent mais ta fougue empêche leur développement. Tu brides ton évolution avec ta bougeotte !

- C’était elle qui tenait mon Grimoire. C’est pour ça que vous vouliez le voir l’autre jour. Et moi qui vous l’ai pris sans chercher à comprendre. Je suis désolée Maître Latronis.

- Ne le sois pas Apprentie. Tu as eu une bonne réaction. Tu ne me connaissais pas, ne me faisais pas confiance. Tu ne m’as pas laissé approcher ton Grimoire. Tu as eu raison. Je ne peux pas t’en vouloir pour ça. Ton geste protecteur m’a au contraire, bien plu. Edris a été un bon Maître. Bien meilleur que je ne l’ai été avec mon Apprentie. »

Kloe ne sut plus quoi dire. Elle avait appris tant de choses en si peu de temps. Se sentait-elle vraiment d’attaque à combattre cet Oleg ? Etait-elle prête à confier sa vie à Latronis alors qu’il avait oublié celle de Kassandra. De nouvelles questions se formèrent. Mais elle ne trouva qu’une seule réponse. Oui. Oui elle voulait combattre ce sorcier et venger Kassandra. Même si elle ne la connaissait pas, elle ne voulait pas laisser sa mort impunie alors qu’elle pouvait faire quelque chose. Oui, elle faisait désormais confiance à Latronis et, s’il le fallait, elle serrait prête à lui confier sa vie. Kassandra avait possédé son Grimoire. D’une étrange manière, Kloe se sentait liée à cette jeune fille. Elle avait lu ses écrits, avait beaucoup appris d’elle. Il était temps à présent de la remercier.

Elle se leva de table, déposa sa tasse dans l’évier sale, sortit un verre qu’elle rinça également, et le remplit d’eau. Elle but une gorgée et sortit hors de la cabane quelques secondes. Puis elle rentra, se changea derrière le paravent cassé, coiffa ses cheveux en une tresse, rangea son Grimoire dans son sac et attendit son Maître. Aucune parole n’avait été échangée mais Latronis avait compris. Kloe voulait partir à la chasse à Oleg et retrouver la dague. Cette fois, il se le promit, il ne laisserait aucun mal être fait à Kloe. Même s’il devait mourir pour cela. Il se changea à son tour, embarqua quelques bougies, quelques feuilles, un crayon de papier, mit le tout dans une sacoche et rejoignit la jeune fille dehors. Le jour se levait tout juste. Il faisait frais mais pas froid. Une bonne matinée pour marcher.

Ils marchèrent pendant plusieurs heures et le cabane était loin depuis long-temps. Fatigué, Latronis décida de se transformer et récupéra sa forme de buse. Il vint se poser sur l’épaule de Kloe et lui mordilla affectueusement l’oreille. L’Apprentie rougit et sourit. Ils traversèrent plusieurs villages inoccupés et silencieux. Ce calme inquiétait Kloe. Elle était sur ses gardes. La moindre attaque surprise pouvait être fatale, elle en était pleinement consciente. Et il fallait qu’elle soit vivante pour venger Kassandra. Une faible brise sifflait et de gros nuages commençaient à rouler dans le ciel. Il allait pleuvoir. D’ailleurs, les gouttes ne se firent pas attendre. Quelques minutes après, Kloe sentit quelque chose d’humide tomber sur son nez. Puis un peu partout. Elle leva les yeux. Il pleuvait. Mais Latronis, surtout incarné en buse, ne semblait pas aimer du tout la pluie. Il leva une aile pour se protéger et, aussitôt, un dôme protecteur les soulagea de la pluie. Kloe tourna la tête vers l’oiseau, étonnée. Depuis quand avait-il récupérer ses pouvoirs ? Elle sembla discerner un sourire espiègle se dessiner au coin de son bec. Quel étrange sorcier.

A midi, la pluie cessa et ils arrivèrent au pied d’une grotte. Latronis y pénétra en premier. Il visita l’intérieur de pierre afin de vérifier qu’aucun maléfice ne la protégeait. Quand il revint, Kloe rentra à son tour. La grotte était humide et sombre mais spacieuse. Ils y seraient à leur aise pour manger. En effet, la jeune fille ne voulait pas s’attarder. Elle tenait à récupérer la dague le plus tôt possible et retourner ainsi chez elle rapidement, retrouver Edric et oublier toute cette histoire. Elle commençait à avoir peur. Peur de ce qui pourrait lui arriver. Peur des bouleversements qui résulteraient de cette aventure si elle en sortait. Peur de la réaction de ses parents. Latronis vint la voir. Il était redevenu homme. Il la débarrassa de son sac et lui montra le fond de la grotte. Elle haussa un sourcil et alla voir ce qu’il tenait à lui montrer. Il la suivit.

Au premier coup d’œil, ce pan de mur n’avait rien de différent des autres. C’est d’ailleurs ce que pensa Kloe. Mais à y regarder mieux, on pouvait y voir différents éclats. En effet, à certains endroits, il manquait des bouts du mur. Morceaux qui jonchaient le sol. La jeune Apprentie comprit vite pourquoi Latronis l’avait conduit ici.

« C’est ici qu’ont eut lieu les premiers combats ?

- C’est ici qu’a eu lieu le seul combat entre Oleg et moi. Kassandra se trouvait à ta place, moi à la mienne et Oleg est apparu derrière nous, nous prenant de surprise. Nous étions plus nombreux mais Kassandra, comme je te l’ai dit, ne maîtrisait pas encore très bien ses pouvoirs. Aussi je préférais ne pas compter sur elle dans ce combat. Quand j’ai entendu le son de la dague qui tombait, je n’ai pas réagi, trop aveuglé par la colère qu’avaient causée les retrouvailles avec l’assassin de mon Maître. Ce n’est que quand je l’ai vu apparaître dans sa main et que j’ai entendu les hurlements de Kassandra que je me suis retourné et que j’ai vu mon Apprentie, étendue, morte. Je n’ai pas pu contrôler ma colère et je l’ai tué. Enfin j’ai cru que je l’avais fait.

- Ne vous inquiétez pas Maître, je ne mourrais pas. Maître Edris n’a pas eu trop le temps de me faire découvrir mes pouvoirs mais je connais déjà plein de choses, je suis sûre que je me débrouillerais. Je ne veux pas mourir !

- Je suis désolé Kloe mais je ne veux pas qu’il t’arrive la même chose qu’à Kassandra. Tu penses peut-être éviter les risques mais Oleg est puissant et rusé, il saura t’atteindre même si tu te prépares bien. Je ne veux pas t’exposer à des dangers inutiles. Tu as encore beaucoup à apprendre, jeune Apprentie.

- Mais Maître… !

- Non Kloe. Maintenant, finissons les provisions que tu as dans ton sac avant qu’elles ne pourrissent.

- Comment savez-vous que… ? »

Elle n’eut pas le temps de terminer sa phrase que déjà Latronis ouvrait le sac et en sortait le reste du poulet et ce qu’il y trouva qui ne servait pas à la Magie. Il posa la main sur le Grimoire de Kloe et l’Apprentie ressentit soudain une lourdeur dans l’air. Latronis avait le cœur gros, chargé de souvenirs. Kloe n’aurait jamais imaginé qu’il eut pu cacher un si lourd chagrin. A l’air enjoué de sa voix, à la malice de ses yeux, Latronis paraissait un être de bonheur. L’Apprentie posa sur Latronis un regard compatissant et se rendit compte à quel point les traits de son Maître étaient tirés. Il regardait le Grimoire avec un amour paternel et en caressait la couverture du bout des doigts, comme on caresse une photo jaunie pleine de souvenirs. Latronis ne sembla pas s’apercevoir que Kloe le fixait. Il avait fait un plongeon périlleux dans l’eau trouble de sa mémoire et luttait contre le courant des regrets et des remords. Il se souvenait de Kassandra. Cette jolie jeune fille aux allures de princesse. Elle avait de longs cheveux auburn légèrement bouclés et de grands yeux verts émeraude. Sa peau au teint faiblement métissé était parsemée de petites tâches de rousseur qui lui donnait un air enjoué et rieur. Elle avait un joli nez aquilin et une fine bouche aux lèvres rosées. Bien qu’elle fut grande, elle semblait fragile et peu sure d’elle. Son corps, frêle, était meurtri par l’absence de repas réguliers. Pourtant, Kassandra était une belle fille malgré ses courbes peu généreuses. Il y avait quelque chose dans sa démarche, dans ses gestes et ses mots qui hypnotisait. Quiconque connaissait Kassandra ne pouvait pas l’oublier. Latronis avait rapidement compris que Kassandra était douée. Derrière ses faux airs de poupée, c’était quelqu’un de studieux, qui avait soif d’apprendre. Elle appliquait consciencieusement les conseils de son Maître et effectuait des exercices réguliers. Elle avait un grand besoin de reconnaissance, bien qu’elle ne le montrât pas. De prime abord, elle pouvait apparaître comme une personne hautaine et odieuse. Mais une fois la couche de vernis grattée explosait une jeune fille pleine d’interrogations et de doutes, qui avait un besoin incessant d’être reconnue en tant qu’individu capable et pas seulement en tant que bonbon rose. Kassandra manquait horriblement à Latronis. Il savait qu’il avait commis une erreur et comprenait la décision de ses juges.

Latronis poussa un soupir rauque et attaqua du blanc de poulet. Kloe le re-joignit, s’assit à côté de lui et le regarda. Elle n’avait pas faim, chose rare. En fait elle était désireuse de repartir. Elle ne tenait pas à s’attarder ici. Bien que ses jambes réclament un peu de repos, elle voulait repartir. Ce lieu ne lui plaisait pas. Latronis prit une demi-heure pour manger puis, comprenant l’impatience qu’avait sa nouvelle Apprentie, rangea la gourde dans le sac et jeta la carcasse du poulet. Il y aurait toujours quelque oiseau pour le déchiqueter. Redevenant buse, il alla se percher de nouveau sur l’épaule de Kloe qui marchait d’un bon pas. Ils n’étaient plus très loin désormais, ils le sentaient tous les deux. Une force néfaste commençait à investir les lieux. Mais Kloe ne s’arrêta pas. Elle continua sa marche jusqu’à rencontrer un vieil homme courbé. Il semblait âgé d’une quatre-vingtaine d’années et son visage était ravagé par les dégâts du temps. Sa peau était flasque et on ne discernait plus ce qui était des cheveux blancs de ce qui était de la barbe. Ce qui frappa le plus Kloe, ce fut ses yeux. Il avait les yeux d’un brun intense. Presque rougeoyant. La profondeur de ses pupilles donna le tournis à la jeune fille qui ne put détacher son regard de celui du vieil homme. Il ne devait pas mesurer plus qu’un mètre soixante-cinq, même s’il n’était pas courbé. Il portait des vêtements comparables à des haillons, aux couleurs passées, aux multiples déchirures, symboles d’une vie d’errance.

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