Scroutch, scroutch, scroutch

          Scroutch, scroutch, scroutch. La place Bellecour ne désemplit pas. Une petite blondinette qui ne doit pas avoir plus de huit ans court, un énorme ballon Titi dans les mains. Derrière elle, une femme qui doit être sa mère rit avec une grande rousse, certainement une amie. Vu son sourire, cela doit faire longtemps qu’elles ne se sont pas vues. Elles doivent avoir plein de choses à se raconter. A côté d’elles, une petite mamie balade son chien, un yorkshire couleur terre qui aboie comme un dératé. La petite mémé ne le regarde pas, son chien, elle admire la grande roue blanche qui tourne, inlassablement, avec sa cabine VIP. Un homme et une femme, aux cheveux de jais, manquent de la bousculer avec leur poussette. Ils parlent fort et dans une langue inconnue. Une dispute peut-être. Une demande en mariage qui dégénère ; un début de divorce ; elle ne veut pas manger chez sa mère à lui ; il n’a pas aimé son dîner de la veille. L’enfant se met à pleurer dans la poussette d’un bleu marin. Un garçon ?

 

          Timéo regarde ce monde qui l’entoure sans trop le comprendre, assis. Pas sur un banc, il n’y en a pas place Bellecour. Il s’est installé sur un de ces gros blocs de béton qui entourent la place au sable rouge, juste devant le magasin de Téléshopping, à côté du Pizza Pino. Il ignore tout de ces personnages autour de lui. Il imagine leur vie, leurs joies, leurs peines. Soupire. Dans sa grosse parka noire, il ne sent pas le vent glacé qui souffle. Il n’est que dix-sept heures mais l’hiver est changeant cette année. Il fait froid en cette fin d’après-midi. Le jeune homme, plutôt beau garçon, semble beaucoup plus gros qu’il ne l’est réellement, emmitouflé comme il l’est. Peut-être que les gens s’imaginent qu’il mange beaucoup, qu’il ne fait pas de sport. Ils n’auraient pas tout à fait tort. Comme le soir commence déjà à tomber sur la ville des Gones, Timéo se lève. Face à lui, le « Merci Marie » de la fête du 8-Décembre illumine toujours la colline de Fourvière. Scroutch, scroutch, scroutch. A son tour, ses chaussures crissent sur le sable de la place Bellecour. Excusez-moi madame. Pardon monsieur. Attention. Il se fraye un chemin jusqu’à la bouche de métro. Ces horribles entrées noires, puantes l’effrayent un peu. Il s’y passe souvent des choses étranges, à ce qu’il a entendu dire. « Il y a des barjos partout » se répondent les gens. Ils ne savent pas ce que c’est, que d’être « barjo » pense-t-il. Perdre tout ce qu’on a, jusqu’à sa fierté, son âme. Ça, c’est être « barjo ». Il prend une profonde inspiration et répond aimablement « Non merci » à la jeune demoiselle en jupe qui lui propose un journal gratuit Metro. Timéo ne lit pas les actualités, ça le déprime et il n’a pas besoin de ça.

 

          Deux minutes d’attente pour la ligne D du métro en direction de Gare de Vaise. C’est en tout cas ce qu’annoncent les nouveaux panneaux électroniques. La foule se presse sur le parvis, dans les petits carrés blancs qui annoncent l’ouverture des portes. Timéo se sent mal au milieu de tout ce grabuge. Cette jeune fille lit un petit livre vert. Il se penche, curieux. « The portrait of Dorian Gray ». Dorian Gray… ce nom lui dit quelque chose. Le lycée. Il a dû lire ce livre au lycée. Sombre période. Il se souvient de sa solitude en classe. Ni devant ni au fond, élève travailleur, motivé. Qui en a bavé. Les « gens » lui ont rendu la vie dure. Comme à tous ceux qu’ils appellent les « intellos » pense-t-il. Les « intellos ». Pourtant, ce n’était pas inné chez lui. Il travaillait dur. Sortait peu. Avait peu d’amis. Il en a encore moins aujourd’hui. Un ? Peut-être deux ? Il aimerait sortir. Mais personne ne semble enclin à l’aider. Sombre destinée. Un homme sans personne a-t-il une vie devant lui ? Il sent un courant d’air lui ébouriffer les cheveux. Ses cheveux plutôt courts, noirs, négligemment coiffés. Il a un beau visage, fin et surtout, un très beau sourire. Il porte son sweet à capuche, capuche qu’il a relevée sur sa tête. Il se sent en sécurité comme ça. Les portes s’ouvrent devant lui et il suit la masse humaine qui s’engouffre dans l’espace sur-illuminé, beaucoup trop blanc. Il se cale contre la porte opposée à celle par laquelle il est entré, contre la barre. Et il attend. Bip bip bip bip bip. Les portes se referment. Le métro démarre.

 

          Il n’a pas le courage de monter une à une les marches du très long escalator qui mène sur la place Saint-Jean. Alors il se place à droite sur une marche et attend. La lente montée vers l’air « frais » lui semble une éternité. Il aurait presque chaud dans sa parka. Un jeune homme pressé, un attaché-case dans la main et une cravate bleu nuit nouée autour du cou gravit précipitamment les marches en ferraille de l’escalator. Un jeune étudiant en commerce ? En communication ? Un jeune employé ? Pressé ? En retard ? Inquiet ? Timéo est bousculé. Il ne grogne pas, ne dit rien. A quoi bon, de toute façon, maintenant. Devant la sortie, deux hommes portent un gilet rouge marqué d’un « TCL ». Ce doivent être des agents pour renseigner les touristes. Il parait qu’il y en a beaucoup, des touristes. Ils regardent bizarrement Timéo, comme s’ils le soupçonnaient de quelque chose. Un joli garçon qui ne sourit pas, emmitouflé dans un énorme blouson, il semblerait que ça les intrigue. Stupides bonhommes, qu’il pense. Vous seriez mieux au chaud, auprès de votre femme et de vos deux gamins devant Le Juste Prix de Vincent Lagaf’. Ce serait mieux pour vous. Pour tout le monde. L’escalator a fini de ravaler ses marches et Timéo approche de la sortie du métro. Soulagement. Bonjour messieurs. En guise de réponse, un hochement de tête. Finalement, vous n’avez qu’à rester là, ça vous fera les pieds.

 

          L’air s’est encore rafraichit et une légère brise souffle sur la place Saint-Jean. Timéo ne le devine pas, il sent juste le froid prendre ses joues et ses cheveux faire le Grand Huit. Malgré l’heure presque tardive, il y a du monde devant la cathédrale Saint-Jean. C’est un bien bel édifice après tout. Il pense qu’il a bien fait de venir ici. C’est très symbolique, très… puissant. Oui, « puissant » est un bon mot. Quelques SDF sont avachis sur les marches de l’église, un vieux chien plus mourant qu’eux et un gobelet de café cabossé à leurs pieds. Il ne ressent ni dégoût ni peur à leur égard. Ce sont des âmes égarées, perdues. Un peu comme lui. Ils ont bien leur place ici, se dit-il. Je vais les aider à trouver leur voie. Il passe devant eux en leur souriant et donne une caresse affective sur la tête de leurs toutous. Ils le méritent plus que quiconque. Il pousse alors les deux volumineuses portes en bois – massif ? – de l’édifice religieux. Après le remue-ménage de l’extérieur, le silence de l’intérieur serait presque effrayant. La foule s’est dispersée dans plusieurs coins de la cathédrale, à la recherche d’une paix intérieure. Ce n’est pas en allumant une bougie que vous y arriverez, mes braves dames, chuchote-t-il, presque pour lui, aux croyants rassemblés dans l’enceinte de l’église. Combien d’entre eux sont réellement croyants ? Combien d’entre eux ont, en revanche, juste quelque chose à régler dans leur vie avant de se désintéresser de la religion ? Dans la nef sont installés de longues rangées de bois. Le temps a émaillé le vernis et rendu aux meubles leur couleur d’origine. C’est mieux ainsi. En face de lui, l’autel. Une statue de Jésus y est crucifiée sur une immense croix, derrière une table drapée de blanc. Un gros cierge y est posé, éteint. Les confessionnaux sont vides et les rideaux violets lui donnent l’impression qu’ils ont été posé là et que personne ne s’en est plus occupé dès lors qu’on n’en a plus eu besoin. Il pensait les religieux plus nobles d’esprit que cela. Ce genre de comportement est digne des petites gens. Comme la petite fille, la petite mémé, les deux femmes, le jeune homme dans l’escalator. Lui.

 

          A pas de velours, il avance entre la rangée de banc. Il aimerait presque que son cœur s’arrête pour ne pas briser le religieux silence. Une femme semble pleurer, dans un recoin sombre de l’église. La mort d’un fils ? D’un mari ? D’un amant ? D’une sœur ? Un déménagement ? Les « gens » pleurent pour des futilités. S’ils connaissaient la réelle exclusion, peut-être se suicideraient-ils, les pauvres.

          Il s’arrête. Sous une vierge Marie en pleurs, des dizaines de petites bougies scintillent. Il en prend une éteint, glisse une pièce de 20 centimes dans l’orifice et l’allume. Il ferme les yeux, bercé, réconforté par ce qu’il soupçonne être les pleurs de la femme. Et il entonne son Ave Maria.

Ave Maria, gratia plena

Dominus tecum

Benedicta tu in mulieribus ;

Et benedictus fructus ventris tui, Jesus !

Sancta Maria, Mater Dei,

Ora pro nobis, peccatoribus,

Nunc, et in ora mortis nostræ.

Amen

 

 

   « Maman, regarde les pompiers et les policiers !

   - Ecarte-toi chérie. »

          La petite fille au ballon Titi s’approche de sa mère et lui serre la main. A côté d’elles, l’amie semble horrifiée.

          Autour d’elles, plusieurs caméras de télévision et des micros de radio arrivent, transformant la place Saint-Jean en un espace aux journalistes. Toute l’attention se porte sur le chef de la police.

   « On dénombre une centaine de victimes. Nous nous orientons vers un attentat-suicide à la bombe mais rien n’est encore confirmé ».

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Commentaires (1)

1. Gloomy 25/04/2011

Wah! Je ne m'attendais pas à ça. J'ai beaucoup aimé en tout cas!

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