La pluie, mon amour

    Il faut rendre à la pluie ses lettres de noblesse. Elle le mérite. Les gens ne se rendent pas compte de ce que l’on voit du monde, sous les gouttes. Impossible de se cacher derrière un sourire, inutile de chercher à attirer les regards avec des tenues affriolantes, plus la peine de chercher des prétextes pour ne pas sortir. La pluie fait fuir. Pourtant, qui s’est déjà amusé à observer les gens, qui pressent le pas comme s’ils pouvaient éviter la pluie ? Je m’appelle Grégory, j’ai 22 ans et j’aime tout particulièrement la pluie. Elément noble mais mal-aimé de la nature. Qui surprend toujours tout le monde alors que c’était prévisible. Il ne pleut jamais assez pour ceux qui en ont besoin, mais dès qu’il se met à pleuvoir, tout le monde déprime. La pluie n’est pas déprimante. Elle est un rayon de joie pour la nature et pour les hommes. Elle est aussi révélatrice de la stupidité des hommes. L’autre jour, je regardais tomber la pluie derrière une fenêtre de mon immeuble, en plein centre ville. Un homme se pressait, comme les autres, idiot. En short, tongs et tee-shirt, il courait à pleine jambes, sur le trottoir en bitume, un attaché-case au-dessus de sa tête pour toute protection. J’ai ri. Ça a commencé par un sourire. Un joli sourire, bien franc, honnête. Puis je me suis surprendre à rire. Rire du malheur des autres, ce n’est très beau me direz-vous. Est-ce vraiment un malheur que d’être sous la pluie, après de grosses chaleurs ? Non, ça fait un bien fou. En voyant ce type se balader aussi démuni qu’un escargot sans sa coquille, des souvenirs d’enfance ont rejailli.

     J’étais enfant. Au collège si ma mémoire est bonne. Mais je crois savoir qu’elle me fait souvent défaut. J’avais un ami, Hugo. Il habitait assez loin de chez moi alors nous ne nous voyions qu’à l’école. Les récrés étaient de franches tranches de rigolade. Quand il pleuvait et que tous les enfants courraient se réfugier sous le préau, nous, nous gambadions jusque sous les saules et nous dansions. Nous riions, nous chantions des chansons qu’écoutaient nos parents et qui semblaient faire l’apologie de la pluie, essence de rencontres. A vrai dire, à cet âge-là, nous n’y connaissions pas grand-chose. Les autres nous regardaient d’un air effaré et les maîtresses n’osaient pas nous déranger. Aujourd’hui, l’effarement a changé de camp. Je contemple, surpris, ces gens de la ville fuir la pluie à toutes jambes. Et j’en ris. Je ris de cette femme avec une double poussette, vous savez ces engins horribles où l’on peut mettre deux enfants l’un derrière l’autre. Elle croise le plagiste en short et lui fait un furtif signe de la main, comme deux êtres qui se reconnaissent dans la même galère. Ses jambes tremblaient sur ses talons hauts avec lesquelles elle n’arrivait pas à marcher. Ses gamins allaient finir en fumet, couchés qu’ils étaient sous leur protection en plastique étanche. Beaucoup de sociologues expliquent que pour apprécier une chose, il faut y avoir goûté dès l’enfance. Comment s’étonner que personne n’aime la pluie si nous avons tous été cloîtré derrière ces barrières transparentes étouffantes. Elle, elle n’avait pas prévu la pluie. Pourtant, le ciel était gris depuis le matin, « menaçant » comme ils disent. La pluie est une menace. Connerie. Qu’est-ce que la menace d’être décoiffée si ce n’est celle d’être montrée sous son vrai jour ? Une heure et demie de brushing anéantie, vingt minutes de maquillage parties en fumée. Qu’est-ce que la menace de tremper ses vêtements si ce n’est celle d’assumer son corps et de jouir du plaisir d’une douche chaude par la suite ? Je me souviens ne jamais avoir autant apprécié la chaleur de l’eau du pommeau de douche qu’après une balade sous la pluie. De l’autre côté de la rue, une jeune fille se précipite dans sa Twingo vert pomme pour s’abriter. Elle porte à l’épaule un grand sac en simili cuir gris clair, d’où sort un trieur. Ce sont des giboulées de mars. Nous sommes début juin. Elle doit sortir des cours, l’une des rares à ne pas encore être en vacances. J’entends la portière claquer d’ici. Pourtant, les carreaux sont épais. Un éclair retentit au loin et son fracas résonne. L’étudiante doit se sentir rassurée dans sa boite à sardines verte. Elle démarre doucement et entreprend de sortir de son créneau. Je l’ai vu remettre sa frange en place et redessiner ses yeux avec un trait d’eyeliner. Dommage, elle semblait plutôt jolie. Plutôt que de s’isoler derrière son volant, elle aurait pu s’assoir au café à deux pas d’ici. Elle n’aurait eu qu’à finir de remonter la rue et c’était juste là, au croisement. Elle se serait assise, aurait commandé un café. C’est une fille. Un café-crème ou un cappuccino plutôt. Elles ne jurent que par la douceur. Le serveur lui aurait amené sa commande et, comme le café est toujours bondé quand il pleut, un homme se serait assis près d’elle, seule place libre. Ils auraient discuté. Il aurait été un peu plus vieux qu’elle. Mais qu’importe, aujourd’hui, elles les prennent toutes plus vieux qu’elles, pour une question d’égalité de maturité parait-il. Jamais cru à ces trucs de gonzesses. Ils auraient bien sympathisé. Après tout, c’est une jolie fille. D’autant plus qu’elle n’aurait pas eu le temps de remettre son fichu trait d’eyeliner. Il lui aurait payé son café-crème et lui aurait donné son numéro. Et elle, elle aurait regagné sa voiture le sourire aux lèvres d’avoir fait une jolie rencontre. Plutôt que de fuir la pluie, il faudrait la remercier. C’est grâce à elle que j’ai rencontré Delph. Dans un café, un soir de pluie. Depuis, elle est devenue une très bonne amie. Elle croit que je la drague alors on ne se voit plus depuis un moment. Mais j’ai bien compris qu’elle ne voulait pas de moi, je me suis fait une raison. Je crois qu’elle n’a toujours pas compris. Egalité de maturité, tu parles.

    Le bruit des gouttes résonnent en écho dans le hall de l’immeuble. Il faut dire qu’au dernier étage, c’est recouvert de tôles alors niveau isolation du bruit, on peut mieux faire. Moi, j’adore cette sensation. La pluie sans le froid. Depuis le collège, mes poumons sont devenus très sensibles. Alors forcément, si je reste trop longtemps sous la pluie, je risque la pneumonie. Mais observer les badauds se mouiller ne me suffit plus. J’ai besoin de sentir les gouttes sur mon visage. J’ai beau adorer la pluie, je ne suis pas complètement fou, je suis habillé en conséquence. Jean basket. Même si les chaussures prennent vite l’eau, ça me laisse profiter un moment du temps. Je sors du hall d’entrée et une dame aux cheveux dorés plaqués contre la tempe profite que j’ouvre la porte pour se jeter à l’intérieur de l’immeuble. Elle me sourit comme si j’étais son sauveur. Pauvre femme.
    Me voilà dehors. Je pousse un soupir de soulagement. J’ai besoin de ma dose de pluie régulière. Un peu comme un drogué. J’aime trop la vie pour n’apprécier que le soleil. Je préfère profiter de chaque instant. Et les instants de pluie sont magiques. Ils me donnent le sourire. Immédiatement. Je marche un moment le long du trottoir. Les passants soupirent de me voir marcher si lentement et me dépassent, l’air excédé que je leur fasse perdre leur temps. Certains s’abritent sous de spacieux parapluies noirs. Deuil ou pluie, même combat. Il faudrait revoir votre sens des priorités. Je vois le petit parc se rapprocher. Je n’y vais jamais quand le soleil brille – je n’aime pas l’expression « beau temps » pour parler d’un temps ensoleillé, je trouve ça stupide – c’est trop plein. Des enfants qui piaillent, des femmes qui piaillent, des oiseaux qui piaillent, c’est toujours trop bruyant. Là, c’est calme, reposant. Je m’assois sur un banc et remonte les genoux contre mon torse. Mon jean est humide et mon tee-shirt déjà détrempés. Mes cheveux « blonds vénitiens » comme diraient les filles sont aplatis contre mon front. Par moment, ma vue se brouille quand une goutte passe devant mes yeux. Mais là, je suis complètement heureux. Je n’ai besoin de personne pour être heureux. Ça fera égocentrique mais qu’importe, je me suffis à moi-même. Je ferme les paupières et savoure ce bonheur. J’entends des pas précipités autour de moi et imagine les situations que j’ai déjà vus cent fois. Je souris. Une femme qui court, un homme qui se dépêche, protégés par ce qu’il a dans les mains, des portières qui claquent, un enfant qui saute dans les flaques.

    Quand je me réveille, je suis allongé. Pas assez dur pour que ce soit le banc, trop mou pour qu’il s’agisse de mon matelas. Je sens une lumière puissante et blanche filtrer à travers mes yeux encore clos. Je veux bouger un bras pour me frotter les yeux et je sens une épaisse couverture me remonter jusqu’au menton. La situation s’annonce mauvaise. Critique dirais-je même. Je finis par ouvrir les yeux et découvrir ce que je ne voulais pas voir. Un hôpital. Ou plutôt, des urgences. Ce qui, en soi, est bien différent. Je suis dans un couloir, sur un lit ambulant, une grosse couverture rouge en laine vulgairement posé sur moi. Les médecins s’affairent dans des petites cellules aménagées dans des coins. Les standardistes sont débordées. Quand elles ne répondent pas au téléphone, les parents viennent les harceler pour leur enfant grippé. Elles ne savent plus où donner de la tête. Pourtant, une femme s’approche de moi. Elle est blousée, les cheveux relevés en une queue de cheval. Je soupçonne que ce soit une interne. Elle pousse mon lit le long du couloir et me dépose dans une chambre. Sans un mot. J’ignore ce que j’ai. Je ferme les paupières un moment, espérant qu’il ne s’agisse que d’un rêve. Quand je les rouvre, elle est toujours là et finit de brancher ma perfusion. Je pose sur elle un regard étonné. Elle me sourit, tire les rideaux et me dit que j’étais à l’hôpital Sud, dans l’unité de soins, qu’un médecin passera dans l’après-midi m’expliquer la situation, et plein d’autres choses encore que je n’ai pas retenu. Elle m’a regardé, a souri encore et m’a dit : Regardez, le déluge est fini. Il fait beau ». J’ai pleuré.  

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Commentaires (1)

1. Mikhaël (site web) 15/07/2011

Une histoire rafraîchissante, un point de vue original mais plein de bon sens, une narration toujours aussi agréable qui nous emporte et nous plonge dans l'univers de ce jeune homme... J'ai a-do-ré ! Bravo !

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