Io vivo per lui

Ce matin-là, il était 9h30 quand l’air enjoué de Bénabar sortant de mon réveil me tira de mon sommeil, et le soleil, bien que voilé par quelques nuages laiteux, illuminait d’un doux halo le paysage urbain qui s’offrait à moi par la fenêtre de mon trois-pièces lyonnais. J’avais une journée bien chargée pour un samedi de février ! Je devais passer chez le coiffeur, faire des courses, mais surtout, il fallait absolument que je lui achète ce petit quelque chose et que je me prépare pour lui plaire ! Je le vois tous les jours, mais aujourd’hui, c’est un peu exceptionnel. Je sais qu’il n’aime pas trop mon excitation pour cette fête, enfin si on peut l’appeler comme ça, mais moi, j’aime le 14 février ! Tous ces petits cœurs roses partout qui égayent les vitrines des magasins d’ordinaire si pâlottes me font mourir d’envie de tout acheter ! Ah au fait, j’ai oublié de me présenter, je m’appelle Lara, Lara Küzinger. J’ai 32 ans et je travaille dans une boite d’informatique. Rien de bien passionnant quoi.

La veille au soir, j’avais planifié toute ma journée ! Le matin, j’irais faire des courses puis j’irais chez le coiffeur (le rendez-vous était pris pour 14h35) et enfin, je prendrais un peu soin de moi avant d’aller le voir aux alentours des quatre heures ! Mais avant toute chose, il fallait commencer par me préparer !

Au bout de 25 minutes, j’étais enfin prête pour aller faire mes emplettes ! Me saisissant au vol de mes clés de voiture et de mon sac, je partis en direction du petit magasin près de chez moi. Même s’il était petit, il ne manquait rien, surtout pas les petits cœurs ! Je vis de nombreuses femmes qui poussaient un soupir de désespoir en voyant toute cette effervescence. A ce moment précis, je me dis que ces femmes devaient avoir une vie bien triste ! J’arrive dans le rayon bijouterie et je vois immédiatement quelque chose qui me plait.

De retour à la maison, je m’assis, non, je m’avachis sur une chaise. Je suis une grande romantique et j’aime les histoires d’amour à l’eau de rose, les hommes galants. Vous comprenez donc aisément pourquoi j’aime la Saint-Valentin, jour sacro-saint des amoureux ! Mon amoureux à moi s’appelle Alexander et est tout le contraire d’un romantique ! Mais que voulez-vous, l’amour ne se contrôle pas.

12h42 annonce la minuterie du four. Les courses sont rangées et je m’attable devant la télé avec une assiette de sushis tout juste sortis du magasin. Je les déguste en riant devant les blagues ringardes de l’animateur qui gesticule. C’est une émission « spéciale couples ». Avec plein de petits cœurs roses. Pour l’occasion, l’animateur a sorti une fausse rose blanche qu’il a accrochée à sa veste de costume noire. Je débarrasse rapidement et souris en voyant un couple d’adolescents s’embrasser langoureusement alors que dans trois semaines, ils ne seront plus ensemble. Je me souviens de mes premiers amours de lycée. Quelles bêtises !

D’ordinaire, je n’aurais pas pris le temps de m’asseoir devant la télé mais aujourd’hui est vraiment spécial. C’est mon Noël à moi. Alors je m’enfonce dans le fauteuil défoncé que j’ai acheté pour trois fois rien dans une brocante il y a 6 mois. Je m’assois et je zappe. Tiens une émission de variété italienne. Umberto Tozzi chante Ti amo. Je l’écoute. J’adore cette chanson. Notre chanson. L’interphone vient de sonner. Qui ça peut bien être ? Péniblement je me lève et je constate que je vais bientôt devoir éteindre la télé et aller chez le coiffeur me refaire une beauté. Justin. Je suis venu t’offrir des fleurs qu’il me dit. Vas-y, entre. De belles jacinthes. Je les mets dans un vase et nous buvons un café. Serré pour moi, très sucré pour lui. Depuis quelques mois, ce Justin n’arrête pas de me tourner autour !

Ce n’est pas que sa compagnie me déplaise, mais je dois y aller. L’heure tourne et il est déjà 14h25 ! Il comprend et part, moi sur ses talons.

Assise dans le fauteuil feutré du coiffeur et entouré de petits cœurs roses, je laisse ma crinière rousse tremper dans l’eau tiède. J’aime l’odeur du savon qu’utilisent les coiffeurs. Il me demande tout de suite si c’est pour un rendez-vous de saint-valentin. Quand je lui dis oui, il me répond qu’il prendra bien soin de moi. Trois quarts d’heure plus tard, quand je vis mon reflet dans le miroir, je ne me reconnus pas. Et pourtant c’était bien moi. Mes cheveux avaient été coupés en un dégradé mettant bien en valeur mon visage et une mèche effilée voilait mon œil droit, me faisant paraître mystérieuse. J’étais fin prête. Ne manquait plus qu’une petite touche personnelle.

Déjà presque 15h30 ! Je vais chercher un vernis rouge passion dans la salle de bain et retourne dans le salon où je commence à me vernir les ongles, délicatement. Puis je vais me maquiller. Un peu de crayon noir, du fard à paupière noir et un rouge à lèvre couleur chocolat. Tiens j’irais m’acheter une boite de chocolats après ! J’enfile une petite robe jaune pâle et met mes ballerines noires. Ca y est, je suis fin prête. Je jette un rapide coup d’œil dans le miroir géant du couloir. Je ne suis pas trop mal. Je pousse un soupir.

Dans ma voiture, Andréa Bocelli et Hélène Ségara chante en duo Vivo per lei. Je fredonne le refrain en italien et chante en français. Je vais le voir. Bientôt. Dehors, les nuages ont laissé le champ libre au soleil qui inonde la rocade d’un soleil éblouissant. Prochaine sortie puis direction l’avenue Berthelot. Je connais le chemin par cœur. Je gare ma voiture sur le parking. L’avantage quand je vais le voir, c’est que je n’ai pas à sonner à un interphone. Je passe le portail en disant bonjour au gardien avec lequel j’échange des banalités. Je ne me perds plus dans tous ces dédales d’allées. Plus j’avance et plus mon cœur palpite. Ca y est. Il est là. Je commence à lui raconter ma journée. Je lui dis que le coiffeur m’a fait une jolie coupe spécialement pour lui et que j’ai un très joli cadeau pour lui. Il ne me répond pas, comme d’habitude. A ce silence, je réponds que je sais qu’il n’aime pas la St-Valentin mais que pour moi, c’est vraiment important d’avoir un jour banalisé. Non pas un jour banalisé pour s’aimer mais pour se retrouver, pour fêter notre amour. Toujours pas de réponse. Je farfouille alors dans mon sac et en sort une petite boite crème. Je la lui ouvre. Dedans, il y a une magnifique chaine à gros maillons en or blanc avec une plaque sur laquelle j’ai fais gravé nos deux visages. Je m’arrête alors de parler et je baisse les yeux. Je commence à fredonner. Attraverso un pianoforte la morte è lontana, io vivo per lui. Des larmes me viennent aux yeux. Je me penche délicatement et pose la boite. Le soleil l’éclaboussait d’une lumière incandescente.

Alexander Lungilli, 17 mai 1976 – 13 février 2002. Mort en combattant les flammes.

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Commentaires (4)

1. Tonio 01/08/2010

La chute est absolument surprenante. Tout au long tu nous entraînes sur une petite histoire d'amour banale qui se termine quand même assez froidement. C'est très bien trouvé et original. Bravo !

2. Jeex 01/08/2010

Ce qui semblait être un texte tout simple mais joliment tourné au départ, a fini en très belle chute. Quoique triste...Bravo (Mention spécial encore une fois à Alexander, un prénom que j'aime beaucoup ^-^)

3. mikhOL 02/08/2010

Magnifique final, ton récit me fait penser au "Demain dès l'aube" de Victor Hugo, dans les mêmes teintes d'espoir au début, et sombre à la fin... C'est bien écrit, j'aime beaucoup l'expression "C'est mon Noël à moi". :D

PS : petite erreur de frappe à rectifier, au tout début de ton paragraphe "Déjà presque 15h30 !", tu as oublié un mot : "Je vais chercher un vernis rouge passion dans la salle de ----". ;)

4. Lionel 28/11/2010

Que rajouter après les commentaires précédents ?
C'est bien écrit, ça se lit vite, et la fin fait mal :(

Bravo

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