Demain est un autre jour

 

Et de six. Le bar est déjà bien vide à présent et le barman, un chiffon sur l’épaule et les yeux fatigués, essuie son comptoir. Il se fait tard et je comprends aux ronchonnements du propriétaire qu’il serait temps que je m’en aille. Face à la devanture, l’ampoule du lampadaire grésille. Elle ne devrait pas tarder à claquer. J’entends les échos d’une jeune fille qui court en talon-aiguilles.  Je jette un coup d’œil à la pendule crasseuse suspendue au-dessus de la table de billard. Minuit huit. Le dernier métro va bientôt partir. Ma main tremble en agrippant fébrilement le verre de whisky. Je le fais tourner dans ma main, l’arrête et recommence. Le barman lève les yeux sur moi. Son regard me transperce. Nous n’avons pas échangé une seule parole depuis l’heure que je suis ici mais je crois qu’il me comprend. Qu’il essaye en tout cas. Allez cul sec et je rentre.

Le froid mord mes lèvres déjà gercées ; il n’y a pas une once de vent. Rapidement, je remonte la capuche sur ma tête avant de remettre les mains dans mes poches. Une pièce de cinq centimes, un vieux ticket de cinéma usagé, un porte-clés Renault, dernier symbole de la voiture que j’ai eu possédée. Mes poches sont à mon image : complétement démunies. Derrière moi, j’entends la rumeur du rideau métallique du bar qui se ferme. « Clac ». Je me retrouve définitivement seul dans la rue, errant comme un bâtard à la recherche d’un je-ne-sais-quoi que je ne trouverais pas. J’habite à seulement quatre petits kilomètres du bar mais, titubant, je vais encore mettre une heure et demie avant d’arriver. Ces dernières semaines, ce bar est devenu mon refuge, au grand daim du barman qui n’en peut plus de voir mes yeux ternes se noyer dans son whisky. Il ne m’a jamais demandé ce que je faisais là. Il ne m’a jamais dit que je ferais mieux d’arrêter de boire. Il parait pourtant que c’est une de ses obligations. Mais je le paie. Alors il ne dit rien et me ressers.

Je prends la rue du Dauphiné et tourne à droite. L’allée est étroite et sombre mais cela ne risque rien, il n’y a jamais personne d’autre que Gilles, un SDF. Un soir où, dépité, je me suis assis à côté de lui, nous avons discuté. C’est un ancien commercial. Ce n’est pas de sa faute s’il est dans la rue aujourd’hui, sa boite a coulé et il a été licencié. A 45 ans. Allez trouver un nouveau boulot à c’t’âge-là. Alors sa femme l’a quitté et les huissiers lui ont tout pris. Il a récupéré un plaid – orange – et s’est réfugié là. C’est un gentil gars. Mais ce soir, il n’est pas là. Ses cartons sont en vrac et sa couverture a disparu. Peut-être qu’il a changé de coin. Ou qu’il est mort. J’émets un grognement saugrenu, que je me surprends moi-même à produire. Au coin de l’allée, j’arrive au square. Des petits luminions ont été installés dans le parc, pour permettre aux amoureux de passer du temps ensemble, sur l’unique banc, sous le saule pleureur. J’entends des bruits. Des pleurs. Je m’arrête et me cale sur le mur, comme le voyeur que je suis devenu. Lui, grand et visiblement sportif est debout, face à elle, apparemment frêle. Je crois que c’est lui qui pleure. Il parait qu’un homme qui pleure, c’est une preuve d’amour. Là, il a plutôt l’air de vouloir la quitter. Beaucoup de femmes ne comprennent pas qu’on les quitte en pleurant. Mais elles ne comprennent pas qu’on peut avoir de l’affection pour elle mais ne plus les aimer. Comme une sorte de tendresse. Elle, elle ne pleure pas. Le dos contre l’arbre, elle glisse lentement sur le tronc, le visage dans les mains. Elle ne dit rien, ne cherche pas à le récupérer. Comme si elle avait compris qu’il était déjà parti. Qu’il n’était plus avec elle depuis longtemps. A leur âge, je trouve ça triste. S’ils ne surmontent pas leurs épreuves maintenant, ils ne le feront pas non plus à l’âge adulte. Quel gâchis. Il pose un baiser sur son front et s’en va. Moi aussi.

Mes talonnettes claquent sur le bitume, comme si elles voulaient me fuir, partir en courant. L’écho résonne, en un rythme calme. Comme pour contrebalancer ma tachycardie. Je ralentis devant chaque maison et imagine l’histoire de leurs habitants. Un arbuste bourgeonne déjà, je vois sa branche dépassée du grillage, fuyant une douce captivité. J’aimerais pleurer et hurler, extérioriser tout ce qui me consume de l’intérieur mais je ne peux pas briser le silence salvateur de la nuit. Tout est différent, la nuit. Je pourrais marcher des heures sur les trottoirs, à esquiver les bancs et les flaques, tristes restes de la pluie de la veille. Alors je prends des détours, je me complique la route.

Farfouillant dans ma poche, je sors la clé de chez moi. J’habite un petit appartement miteux, dans un quartier de barres d’immeuble. Ça craint un peu mais on s’y fait vite. Il y a encore de cela trois mois, ma femme et moi habitions dans une petite villa, près du square justement. Nous nous disions que ce serait très bien pour notre premier enfant. Le petit n’a pas eu le temps de naître qu’elle m’a quitté. Après quatre mois de mariage. Je l’étouffais. Elle voulait vivre sa vie. Après tous les compromis que j’ai faits pour elle, j’ai trouvé ça osé. Mais je n’ai rien dit. Elle était perdue. Je lui ai demandé de nous laisser une dernière chance. Elle a refusé et est partie. En pleurs. D’habitude, ce sont les femmes qui se plaignent qu’on ne les voit pas assez. Pour elle, on se voyait trop. Pendant un temps, elle s’est éloignée. J’ai fait comme si de rien n’était, comme si je ne voyais rien. J’avais toujours cet espoir idiot que les choses changent et qu’elle se rende compte qu’en fait, elle m’aimait et voulait rester avec moi. Mais ces choses-là ne m’arrivent pas à moi. Je crois que je n’ai jamais su aimer une femme. Et que je n’ai jamais su me faire aimer. 

La porte s’ouvre dans un bruit sourd. Il fait plus sombre dedans que dehors. J’allume la lumière, blanche et crue. Je m’imagine un chat qui viendrait miauler pour me dire bonjour. A la place, j’ai quelques factures qui m’attendent sur le guéridon, sur lesquelles je pose une publicité de Casino. Instinctivement, je me dirige vers l’armoire en contreplaqué marronâtre qui me fait office de bar. Made in Ikea. J’attrape une bouteille de Shivas et en boit une gorgée directement au goulot. Ça enflamme le gosier mais ça soulage. Le whisky à la main, je titube jusqu’au canapé dans lequel je m’effondre. Le bras tendu, j’atteins le bouton d’allumage de la télé. Je ne distingue pas la chaîne qui encombre l’espace sonore de mon appartement mais au moins, je me sens moins seul. Il parait que je suis alcoolique et qu’il faudrait que je me soigne. J’avale une nouvelle gorgée. La tête commence à me tourner. Ce n’est visiblement pas la même qualité qu’au bar. Je n’ai pas les moyens de me payer du Macallan 1990 douze ans d’âge. Mes pieds heurtent quelque chose et je distingue un bruit de verre brisé. Certainement le cadre photo qui vient de tomber. Comme pour me signifier la fin de mon mariage, s’il le fallait. J’ai vraiment cru qu’elle était différente pourtant. Et que j’avais compris. Je ne me suis pas accroché tout de suite. Pour me donner l’air de quelqu’un à qui on l’a fait pas. De quelqu’un qui a vécu. J’avais surtout l’air d’un pauvre mec complètement paumé, le cœur en lambeaux rafistolés. Mal collés en plus. L’air d’un jeune premier carrément à l’ouest qui recherchait seulement qu’on l’aime. Mais ça ne suffit pas d’être seulement aimé. Pas à faire une vie, en tout cas. Ou peut-être que c’est ma vie, le problème. Je les comprends tous ces gamins qui se suicident au collège. Se faire harceler, c’est étouffant. C’est vivre une vie dans laquelle on se sent à l’étroit. Mais on ne fuit pas la vie comme on quitte un couloir. Il n’y a pas de lumière à éclairer pour se rassurer. Mes bourreaux, ce sont tous les jours qui passent, l’un après l’autre. Ils me réservent toujours quelque chose. Parce qu’un boxeur sans bleus, ça ne serait pas crédible. J’ai des hématomes plein la gueule et je reçois des coups toujours plus forts. Je vais finir par ne pas me relever et ce sera la vie qui se sentira con. Elle n’aura plus personne à emmerder. Finie Mademoiselle. Elle est partie sans explications, ma femme. Il n’y avait pas de problèmes, mais elle ne m’aimait plus. C’est comme si elle avait soufflé sur la flamme d’une bougie. Elle n’a pas pris le temps de vaciller ; elle s’est éteinte tout de suite. La veille, elle m’appelait « Poussin » ; le lendemain, elle était partie.

Je reprends la bouteille et verse du whisky dans mon verre. J’entends les clapotis qu’il fait en tombant. Je relève les yeux sur la télé. Qu’ils ont l’air guignol tous assis autour de la table. Un décompte encombre l’écran. Douze minutes, qu’il reste. Je tends le bras sur la table basse et chope une boite. Ça ressemble à des aspirines. Des Dafalgans peut-être. Je sens ma main trembler ; j’ai froid. Je devrais peut-être allumer la cheminée. J’imagine le chat venant se blottir sur mes genoux, ronronnant de plaisir. Je le caresserais derrière les oreilles puis sous le menton. Au lieu de ça, je tente d’ouvrir la boite de médocs. Je me trompe toujours de côté et tombe toujours sur l’ouverture avec la notice. Trois plaquettes. Huit minutes. Ma vue s’embrouille, je n’arrive plus à penser. On dirait bien que j’ai trop bu. Je remonte mes jambes sur mon torse. Mes pieds sont gelés, j’ai des frissons quand ils touchent mes cuisses. Il fait vraiment un froid de canard dans cette maison. Elle s’en plaignait tout le temps, elle avait toujours froid. Je la prenais dans mes bras, l’embrassait dans le cou et l’entourait de tout mon amour. On se blottissait sous la couverture et elle venait se coller contre moi. Elle s’endormait comme ça, recroquevillée contre moi, la main posée sur mon torse. Comme pour me dire, l’air de ne pas y toucher, que j’étais à elle. Quel con j’ai pu être de croire à ses niaiseries. Je me suis laissé prendre comme un benêt. Vieux fou que je suis. Fou d’amour. A force de penser à elle, je ne me suis pas rendu compte que j’avais pressé déjà deux plaquettes de la boite. Je me ressers une goutte de Shivas. Il n’en reste pas grand-chose et je n’aime pas laisser un fond de bouteille. Je la repose. Je loupe la table. Elle tombe et s’explose sur le tapis, dans un sourd fracas.

Trois minutes. Il ne me reste plus que quelques comprimés à défaire. Je sais que personne ne se souciera de ne plus me voir. Le barman, peut-être, se demandera pourquoi je ne viens plus. Un autre prendra ma place, sur son comptoir et il m’aura oublié aussi vite que les autres. Que ma femme. Ils ne se rendront pas compte que je ne suis plus là. Il leur faudra sans doute plusieurs semaines. Peut-être même quelques mois avant de réaliser que je donne plus de nouvelles. Ils n’en prennent plus de toute façon. Un peu moins ne changera pas leur vie. Je ne connaîtrais même pas la chaleur d’une visite d’un proche à l’hôpital. Peut-être que ce seront les Impôts qui donneront l’alerte. Ma déclaration prône sur le guéridon depuis déjà trop longtemps. Pas d’hosto, pas de jolies infirmières en blouse blanche ni de vieux médecins aigris. Les comprimés commencent à blanchir mes mains moites. C’est angoissant d’être seul. Terriblement angoissant. J’enfourne une poignée de Dafalgan. J’ai la bouche sèche, le palais qui gratte. Ne pas faire tomber le verre en l’attrapant. Je ne me pose pas la question et avale. J’ai de nouveau la gorge en feu. Les larmes me viennent aux yeux. On va dire que c’est l’alcool. Deuxième poignée, moins grosse. Hop, cul sec. Je remue la tête de droite à gauche. Ça tourne. Je manque de tomber en reposant le verre sur le tapis et je bascule tout mon corps sur le vieux canapé défraichi. J’attrape tant bien que mal la couverture – orange – pour m’en recouvrir. Je grelotte. Mes dents claquent. Une larme coule sur ma peau déjà vieillie. Un dernier « Je t’aime » susurré dans le vent, qu’elle n’entendra jamais. Bonne année. 

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Commentaires (1)

1. Mikhaël 17/01/2012

Touchant... Bravo pour ce talent, je garderais quelques-unes de tes phrases pour citations philosophiques :) (cf. "Je ne me suis pas accroché tout de suite. Pour me donner l’air de quelqu’un à qui on l’a fait pas. De quelqu’un qui a vécu. J’avais surtout l’air d’un pauvre mec complètement paumé, le cœur en lambeaux rafistolés. Mal collés en plus. L’air d’un jeune premier carrément à l’ouest qui recherchait seulement qu’on l’aime. Mais ça ne suffit pas d’être seulement aimé. Pas à faire une vie, en tout cas"). & "Il parait qu’un homme qui pleure, c’est une preuve d’amour (...). Beaucoup de femmes ne comprennent pas qu’on les quitte en pleurant. Mais elles ne comprennent pas qu’on peut avoir de l’affection pour elle mais ne plus les aimer. Comme une sorte de tendresse."

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