C'est comme ça et puis c'est tout

C’est comme ça et puis c’est tout.

Je n’aurais jamais cru devoir en arriver là. Je reprends la lettre que je viens d’écrire et, fébrile, je la relis à voix basse. Je sens que dans ma main, la feuille tremble. C’est la fin d’une étape, le début d’une autre.

« Adélaïde, ma puce

Tu me l’as tant de fois demandé ; je te l’ai toujours refusé. Aujourd’hui, je t’écris cette lettre que tu attends depuis si longtemps. Celle-ci, tu t’en serais certainement passée mais je dois remettre ma vie en ordre. »

L’écriture est ronde, petite et étroite. Il paraît que j’écris bien, pour un homme. J’ai pris soin de ne pas faire couler l’encre noire, sa préférée. C’est la première fois que j’utilise le stylo plume qu’elle m’a offert pour la Saint-Valentin, le mois dernier. Il écrit bien.

« L’été prochain, nous aurions fêté nos un an et, malgré la période de creux et de doutes que nous vivons, ce n’est pas de ta faute. Rien n’est de ta faute. J’avais foi en nous, je sais que notre histoire aurait redémarré. Je vais être tout à fait franc avec toi : ma vie, c’est avec toi que je la voyais. »

Je suis conscient de lui faire du mal, qu’elle va pleurer en lisant cela. Je sais aussi qu’elle ne me croira pas, qu’elle se sentira responsable. Mais ce n’est pas le cas. Elle est mon petit rayon de soleil et je ne lui ai jamais dit comme j’aurais dû. Alors il est temps qu’elle le sache.

« Mais j’ai atteint le stade critique. Comme quand tu te retrouves seul et désarmé à Berlin pour le dernier combat avant d'aller faire flotter le drapeau soviétique au sommet du Reichstag dans Call of Duty. Je n’ai pas fini ce que je devais faire mais je n’ai plus la force d’aller plus loin. »

La référence au jeu vidéo peut prêter à sourire mais je sais qu’elle comprendra. Avec le sport, les jeux vidéo ont toujours été ma passion. Pour le plus grand désespoir de ma belle. Pourtant, elle aurait toujours voulu qu’on joue tous les deux, qu’on partage ce genre de moments. Je n’ai jamais pris le temps de le faire. Et aujourd’hui, inutile de dire que je regrette amèrement. On devrait toujours prendre le temps de considérer ceux qu’on aime.

« Souviens-toi, trésor, que je t’aimais. C’est ma passion qui m’a tué. L’esprit de compétition est trop fort. Ou je suis trop faible. Mais ils ont gagné, Adéla. »

Je n’ai jamais eu beaucoup de force de caractère. J’ai toujours essayé de maintenir la tête hors de l’eau, de m’affirmer du mieux que je pouvais. C’est pour ça que j’ai choisi un sport collectif : pour me confronter à d’autres, dépasser mes limites, me surpasser. Non seulement j’ai lamentablement échoué, mais je leur ai offert la plus belle victoire de leur vie. Celle sur ma vie.

 

Mais aujourd’hui, je veux être brave. Plus que je ne l’ai jamais été. Je rebouche le stylo plume, le range dans le pot à crayon et laisse la feuille sur le bureau. Il n’est pas rangé alors elle ne la remarquera pas tout de suite. Mais elle la verra. Je n’ai pas été long, dans la lettre. Je ne suis pas doué pour exprimer mes sentiments. Pourtant, je crois qu’elle a toujours compris que je l’aimais. Je suis tombé amoureux la première fois que je l’ai vu. Ado, je me marrais tout le temps des gens qui aiment quelqu’un au premier regard. Mais elle, je n’ai pas pu faire autrement. On s’est rencontré au détour d’un hasard, une amie commune, un après-midi au parc où elle était invitée. Timide, elle ne parlait pas beaucoup. Mais elle était tellement jolie. Une jupe violette, des ballerines, un top beige. Pas provocante. Belle.

 

D’un geste machinal, automatique, j’ai saisi mon sac de sport, avachi au pied du bureau. Je l’ai balancé sur le lit, ouvert. Il y trainait encore mes baskets, mon short et mon dossard de l’entrainement d’il y a quinze jours. Vestiges d’un dernier affront. J’ai pris fermement, comme pour me convaincre moi-même, justifier de mes actes, les affaires que j’avais préparées. Et je les ai posées avec une douceur extrême, inutile, dans le sac de toile. Zip. J’ai attrapé le sac, ai descendu les escaliers, mis mes chaussures et suis parti. Sans un mot. Ma mère ne s’est pas étonnée de me voir sortir sans prévenir. Je suis plutôt solitaire comme gars. Du genre à traîner tout seul, musique dans les musiques, en cas de coup de blues. Ça énerve beaucoup Adélaïde. Elle ne me trouve pas romantique. Romantique. Un mot de filles inventé par des filles qui ne rime à rien. Les romantiques sont tous niais. Et je n’ai pas besoin de ça.

 

Le gymnase est à quelques foulées de mon quartier. Un quart d’heure à tout casser. A cette heure-là, il ne doit y avoir personne. Les filles doivent avoir fini de s’entrainer depuis deux heures et demi, les scolaires n’ont pas classe aujourd’hui et notre match ne commence que dans quatre heures. Mais on est dans une petite ville, le gymnase est toujours ouvert. Seules les pièces de rangement du matériel sont verrouillées. Je pousse la vieille porte verte, rouillée par endroit. Elle couine, comme d’habitude. Il fait froid à l’intérieur. Mes pas résonnent sur le lino. J’appuie sur l’interrupteur et, dans un bruit électrique, les ampoules s’allument, propageant une dérangeante lumière jaune sur le terrain. Seule Adélaïde arrive à faire battre mon cœur aussi fort que quand j’entre sur un terrain de basket. J’en joue depuis quoi, dix, douze ans ? Peut-être plus. Il faut dire que j’ai la dégaine pour. Un mètre quatre vingt-cinq, soixante douze kilos. Des bras allongés et de grandes jambes. Taillé pour le métier. Alors forcément, quand j’ai voulu faire un sport collectif, je ne me suis même pas posé la question. Le football, ce n’était pas pour moi. C’est beaucoup trop malsain. Le hand, je n’ai jamais accroché. Alors fatalement.

 

Je pose mon sac au pied du panier et commence à sortir mes affaires. Je prépare. Ça demande un minimum de boulot.

Je les revois hier. Tous les quatre en cercle, autour de moi. L’entrainement s’est bien passé, on a bien bossé. Il faut dire que le match de ce soir est capital pour notre saison. On reçoit Charleville-Mézières, leader du championnat de la nationale masculine. On n’a pas le droit de faire les cons. Après presque deux heures d’entrainement, je m’apprêtais à aller me changer, crevé, quand je les ai vus. Sur le coup, je n’ai pas compris. Je ne me suis jamais vraiment bien entendu avec mon équipe, surtout avec les changements de l’an dernier. Mon meilleur pote est parti pour une meilleure équipe et d’autres arrivées ont chamboulé la composition. Mais je m’adapte. Après tout, nous courrons tous après le titre. Visiblement, je me trompais lourdement. Je les ai vus se rapprocher de moi, un sourire sadique sur les lèvres. J’avais remarqué qu’ils discutaient entre eux, dans les vestiaires. J’ai rapidement saisi que leur discussion était lourde de sens. Quand ils me sont tombés dessus, je n’ai même pas cherché à me défendre. J’étais trop frêle pour leur faire face. Ils étaient quatre, j’étais tout seul. L’entraineur s’est dépêché de filer dans sa loge, pour n’être au courant de rien. On ne peut pas dire qu’il ait vraiment été téméraire un jour.

Chacun leur tour, il me frappait. J’entendais leur rire gras fuser autour de moi. Je saisissais leur blague atroce sans chercher à les comprendre. Je me disais qu’en les laissant faire sans réagir, ils se lasseraient. Mais non, ils riaient à s’en décrocher la mâchoire. Voyant que je ne réagissais pas, ils se mirent à parler d’Adélaïde. J’ai cru devenir fou. J’ai voulu me lever et leur décrocher un uppercut dont ils se souviendraient. Mais à genoux, j’ai senti une douleur atroce dans le mollet. J’ai hurlé et ils continué à ricaner. L’un d’eux, je n’ai pas pu voir lequel, un cocard commençait à envahir mon œil droit, s’est accroupi près de moi et a murmuré quelque chose à mon oreille avant de me mettre un coup de tête qui m’a achevé. Mon crâne a heurté le sol et je me suis senti partir. Ils ont eu l’air satisfaits d’eux et sont partis en riant. Le souvenir de leur hilarité démoniaque me file des frissons.

C’est l’entraineur qui a appelé les secours. Je n’ai pas porté plainte. Ce n’est pas la première fois que ce genre de choses m’arrive. Je suis comme qui dirait une tête de turc pour mes petits camarades. Certains raillent ma grande taille, d’autres moquent mon style vestimentaire ; les derniers ridiculisent mes mauvais résultats scolaires. C’est comme ça depuis des années. A force de faire le dos rond, je me suis cassé les cotes. Mais j’ai livré ma dernière bataille il y a deux semaines. Fini les antidépresseurs, les cachets pour dormir et les cauchemars. La vie que je mène n’en est pas une.

 

Mon visage, mes mollets et mes hanches sont encore meurtris des coups qu’ils ont supportés. Mais je garde la tête haute, une dernière fois. Ils devraient arriver dans deux petites heures maintenant. Je respire lentement, comme si mon corps n’avait pas conscience de ce qu’il allait bientôt arriver. Ce n’est pas plus mal. La tête ne me tourne pas, les yeux ne me piquent pas. Je suis dans un état d’apaisement total. Comme je n’ai jamais été depuis vingt ans. Je traine le sac de ballons, resté contre le mur, sous le panier. J’en sors un et shoot dans le panier en face. Il tourne sur l’anneau quelques secondes avant de tomber à côté. Je profite du rebond qui résonne dans la grande pièce sourde. Tant bien que mal, je grimpe sur le sac et passe la tête dans le nœud coulant, que j’ai accroché au panier. De mes pieds, je fais basculer les quelques ballons au sommet du sac.

1 vote. Moyenne 5.00 sur 5.

Ajouter un commentaire
 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site