Ab imo pectore

Ab imo pectore

Elle y est entrée sans trop y croire. Elle ne croit plus en grand-chose depuis quelques années déjà. Pas même en elle. Par réflexe, elle a coupé la musique. La douce voix de Birdy s’est éteinte mais elle fredonne a capella le refrain, « and I’ll be anything you ask and moren going hey hey hey hey hey, it’s not a miracle we needed, and no, I wouldn’t let you think so ». Ça la taraudait depuis quelques semaines déjà. Allez savoir pourquoi. Elle n’a jamais reçu aucune éducation religieuse pourtant. Maman disait que s’il y avait un Dieu, il n’aurait pas laissé faire tout ça. C’est vrai qu’elle n’a pas été gâtée. Elle a longtemps pensé la même chose. En fait, elle l’a toujours pensé. Mais depuis quelques temps, elle sent les pièces du puzzle changer. Elle a cette sensation étrange, indescriptible, d’avoir besoin de parler à quelqu’un, que quelque chose la transcende. Personne n’est au courant. Elle n’imagine que trop bien la tête de ses potes si elle leur en parlait. Ils lui diraient « Bah alors Charlotte, tu as viré ta cuti, qu’est-ce qu’il te prend ? ». Et ils se marraient. Ils savent tellement bien faire, se foutre d’elle. Non, elle ne leur en parlera pas, c’est bien mieux comme ça. Quant à ses parents… Ils la croiraient probablement dépressive alors elle préfère éviter des heures de discussion inutiles. C’est quelque chose qui la regarde. Et puis, elle est encore trop désorientée pour en parler à quiconque.

 

Autant le dire tout de suite, Charlotte n’est pas une fidèle. Elle ne sait pas faire une prière et a l’esprit trop cartésien pour croire à l’Histoire biblique. A 22 ans bien passés, elle a conscience qu’historiquement, les personnages ont existé. De là à croire à la résurrection du Christ et à la virginité de Marie, le pas est loin d’être franchi. Mais elle ne sait plus trop quoi penser. Elle a commencé par écrire. Pas dans un journal, elle a passé l’âge. Dans un moleskine. Offert par son ancienne belle-sœur. Ce carnet, c’est plus qu’un journal pour la jeune fille. Depuis quelques années, elle y écrit ce qui lui passe par la tête. Paroles de chansons, états d’âme, esquisses de dessins, synopsis. Comme un énorme pense-bête, en somme. Et un soir, assise sur son lit, la musique dans les oreilles, elle s’est mise à noircir des pages. Elle n’était pas malheureuse. Mais elle avait cet étrange besoin de se rassurer. D’écrire pour se rendre compte qu’elle n’était pas folle. Pas folle de parler toute seule. Enfin toute seule… Charlotte ne compte plus les fois où, à voix haute ou intérieurement, elle a parlé, questionné, espéré, comme si quelqu’un en face allait lui répondre. Généralement, elle finit toujours par se dire « Mais tu es folle ma pauvre fille, arrête donc de parler toute seule ! ».

 

Une petite trentaine de personnes discutent autour d’une table couverte de jus de fruits et de biscuits. Charlotte n’est pas à l’aise. Elle n’est pas du genre sociable, sa petite vie lui va bien et se mêler aux autres est une épreuve du quotidien. A la fac, elle est « la grande brune qui parle pas ». Ce statut ne l’a jamais vraiment dérangé. Elle se contente de porter un œil aiguisé sur le monde et les gens qui l’entourent, paralysée par la peur du regard d’autrui. Mais on s’habitue à tout. C’est peut-être aussi parce qu’elle s’est rendue compte que le poids de cette solitude était trop lourd à porter pour elle seule qu’elle a pris la décision de venir à l’église. Même si elle ne partage pas certaines positions du Pape. Elle range son lecteur dans la poche de sa veste et, à pas de loups, comme pour se faire la plus petite possible, elle entre. Il fait chaud ; elle défait son écharpe. Son premier réflexe est de regarder partout. D’enregistrer chaque détail, comme un automate. Les tentures rouges et orange, les citations de la Bible encadrées au mur, l’estrade au fond de la salle, le porte-manteau à l’entrée à droite, le porte document de l’autre côté, les chaises, disposées en rangées droites et égales et la soufflerie qui produit un régulier bruit sourd. L’ambiance est bon enfant, joviale. Elle voit une dame s’approcher d’elle, les cheveux courts et sombres, le sourire aux lèvres. Elle respire la joie de vivre. Charlotte se sent mal. Elle n’aurait pas dû venir. Elle sent la boule d’angoisse envahir son ventre, la chaleur lui monte à la tête. Ce n’est pas qu’elle n’aime pas les gens, contrairement à ce qu’elle aime clamer. Mais ses compétences en relations humaines sont désastreuses. Charlotte en société, c’est un peu comme un éléphant en tutu. Elle met les pieds dans le plat sans même s’en rendre compte. C’est drôle pour les autres mais désastreux pour elle. A chaque faux pas, sa confiance en elle, déjà diminuée, en prend un coup. Elle a l’ego bleui. Il faut dire qu’elle n’est pas particulièrement jolie non plus. Banale. « Gentille » comme disent les garçons. Les garçons d’ailleurs, n’en parlons pas. Charlotte a du mal à tomber amoureuse. La faute à des déceptions récurrentes. Elle a fini par croire qu’il était impossible d’aimer une fille comme elle. Après tout, comment pourrait-elle être désirable quand elle-même est incapable de s’apprécier. Et puis, elle est tellement nunuche quand elle est amoureuse. Pourtant, elle se poserait bien. Elle rêve de projets, de complicité, de fous rires. Mais c’est comme si sa tête refusait d’écouter son cœur et n’en faisait qu’à la sienne : tu seras niaise ou tu ne seras pas. Alors que ce n’est pas ce qu’elle veut. Charlotte est décidemment une catastrophe en relations humaines.

 

Les salutations faites, tant bien que mal, la jeune fille s’installe sur une chaise, à l’opposé de la soufflerie qui lui aurait filé une migraine carabinée. Novice, elle ne sait pas combien de temps ça dure ni ce que ce sera. Surprise ! Mais, pour la première fois depuis longtemps, elle a un bon pressentiment. Elle a fait ce qu’elle voulait. Sur la scène, un orchestre. Deux femmes, armées d’un tambourin, et deux hommes. Elles commencent à entonner un chant, peu à peu repris par la majorité de l’assemblée. Certains lèvent les mains au ciel, d’autres ferment les yeux. Charlotte se contente de regarder ce qu’il se passe autour d’elle sans se rendre compte que le refrain lui rentre dans la tête. Sur l’écran géant, la technique bafouille et les paroles mettent du temps à arriver. Un peu stupéfaite de l’ambiance karaoké, Charlotte sourit et ses lèvres fredonnent l’air envoûtant chanté sur scène jusqu’à ce que le pasteur se présente et que la musique se calme. Charlotte a une pensée pour les chrétiens d’Orient persécutés ; le pasteur aussi. Il lit alors un passage de la Bible. La jeune fille ne le connaît évidemment pas, bien qu’elle ait un petit exemplaire du Nouveau Testament. Elle se souvient l’avoir reçu à la sortie de la communion d’une cousine mais elle ne l’a jamais vraiment ouvert. Où est-il rangé en revanche, c’est un mystère. Vagabondant dans ses pensées, Charlotte n’a pas vu qu’une croyante s’est levée et a pris la place du pasteur. Elle va témoigner. L’étudiante s’attend à entendre un discours mielleux et convenant. Plusieurs personnes se succéderont pour raconter une histoire, une part de leur histoire. Aucun ne sera mielleux. Charlotte manquera presque de se reconnaître dans le témoignage d’une dame, qui pensait elle aussi avoir l’esprit trop cartésien pour croire en Dieu. Sans trop savoir pourquoi, Charlotte sent des larmes lui monter aux yeux. Ne surtout pas pleurer. Elle est mal à l’aise, comme à l’étroit dans un sentiment qui ne lui ressemble pas. Un mélange d’émotions. Heureusement, la musique et ses couacs techniques reprennent, offrant à Charlotte la merveilleuse occasion de ravaler ses larmes. Les paroles l’emballent un peu moins, un peu trop prosélytes pour celle qui n’est pas encore prête à admettre qu’elle croit bien en quelque chose, sans savoir définir en quoi. Et alors que le pasteur reprend la parole et appelle les fidèles à fermer les yeux, elle se surprend à le faire.

 

Incapable de savoir si c’est ça qu’on appelle prier ou pas, Charlotte parle. Comme si elle venait d’ouvrir toutes les vannes restées closes trop longtemps, elle déverse intérieurement tous ses doutes, ses espoirs, ses envies. Et pour la première fois, elle s’autorise à demander de l’aide. Sans trouver ça idiot ou puéril. Elle qui a toujours voulu être si forte, paraître si sure d’elle fond comme un carreau de chocolat dans une banane au dessus d’un feu. Alors elle sent les larmes de nouveau lui effleurer les paupières, comme une lancinante demande. Ce ne sont pas des larmes de tristesse. Ni de joie. Juste des larmes. Comme la preuve qu’elle est humaine. Elle rouvre les yeux et, les joues humides, voit le pasteur s’approcher d’elle. La panique la reprend. Elle voulait être discrète, ne pas se faire remarquer et voilà qu’il marchait dans sa direction. Evidemment, il avait évoqué les « nouveaux » dans son speech d’introduction. Elle en avait alors déduit qu’elle n’était pas la seule à venir pour la première fois. Mais ce qu’elle redoutait arrivait : on l’avait vue. D’un revers de la paume, elle tenta d’effacer, sans succès, les reliquats de ses larmes et récupéra d’une main fébrile, l’Evangile de Jean et le fascicule que lui remit le pasteur. Elle n’échangea pas un mot avec lui et baissa les yeux. L’homme retourna à sa place et incita les fidèles à venir le voir. L’esprit embrumé par sa soirée, elle ne comprit pas le sens exact de ses propos ; peut-être pour une bénédiction. Les unes après les autres, quelques personnes sortirent des allées et se dirigèrent d’un pas convaincu vers lui. Peu après, une femme s’effondra au sol. On lui mit un vêtement sous la nuque et on la laissa là, allongée sur le sol froid de l’église jusqu’à son réveil quelques minutes plus tard. Personne ne s’en inquiéta et, naïve, Charlotte non plus.

 

Lorsqu’elle quitta l’église, son Evangile et son fascicule dans les mains, Charlotte était encore plus perdue qu’avant de venir. Elle ne croyait pas davantage en les aventures bibliques mais ressentait le besoin et l’envie de retourner à l’église. Apaisée mais fatiguée, la jeune fille remit ses écouteurs et augmenta le volume. « Ein Funke reicht für etwas Licht in deinem Nichts, ein kleiner Schatten reicht um alles zu zerstör´n. Kannst du das wirklich nicht verstehn ? » chante Diary of Dreams.

 

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