La lettre

Alors ça y est, les larmes coulent sur ces joues déjà détrempées. La douleur s’extirpe une nouvelle fois de ces yeux embués qui n’en peuvent plus, qui ne supportent plus le poids des ces lourdes larmes. Lourdes et tranchantes. Tranchantes comme ces lames qui transpercent mon cœur. Comme ces larmes qui sillonnent mes joues. Elle voudrait ne plus pleurer. Ne plus sentir s’abattre sur elle le fardeau du désespoir qui alourdit ses pas et accuse sa conscience. Oui, parce que c’est de sa faute. Evidemment ! De qui d’autre pourrait-ce être ? Même si elle sait que ce n’est pas le cas, elle se convainc du contraire. Elle se dit qu’elle est fautive, que tout est de sa faute, comme d’habitude. Qu’elle ne fait rien comme il le faudrait. Alors elle pleure encore plus. Sa respiration haletante lui donne mal au cœur. Ce cœur déjà si meurtri, qui a versé tant de larmes, déversé tant de chagrin, de douleur et de haine. Il a une belle enveloppe sur lui. Une enveloppe toute propre, toute blanche. A la jolie écriture, raffinée et féminine. Avec un timbre bien droit, un cachet bien tamponné. L’adresse au dos n’est plus très lisible. Sans doute parce que son cœur, perdu au fin fond des abymes de sa détresse, ne sait plus où il est. Ni qui il est. Toujours est-il qu’il a cette belle enveloppe. Cette belle enveloppe qui contient une petite lettre rose, bien pliée en trois, comme dans les administrations. Il n’y a pas une tâche extérieure, pas une trace de doigts. Et pourtant, cette lettre est sanguinaire, violente, tranchante, horrible. Les mots sont crus, lâches, méchants et cruels. L’écriture est illisible mais on devine les mots, si détestables. Ils haïssent. Oui, ce sont des mots qui haïssent. Des mots qui crachent. Qui dévorent. Qui pénètrent. Et ne ressortent plus. Mais cette lettre, le cœur veut la garder sur lui, il ne veut jamais la donner, la laisse s’échapper. Tous les jours, à chaque larme versée, un mot se rajoute. Quelle est longue cette lettre… Aujourd’hui, elle s’écrit encore et encore. D’une encre sale, bon marché, qui pue. Comme elle quoi. Comme cette fille qui pleure. Parce qu’elles sont toujours là les larmes. Elles creusent des sillons dans les vallées de ses joues. Elles ne lui laissent aucun répit. Non, elle n’a pas le droit. Elle pleure encore et encore. Parce qu’elle n’a pas d’autre issue. Parce qu’elle ne voit aucun horizon devant elle. Plus elle avance, plus son avenir s’obscurcit, plus ses yeux la brûlent. Alors ils pleurent. De désespoir, de haine, de tendresse, d’amour, de désarroi. Elle pleure jusqu’à en perdre haleine. Elle suffoque, elle étouffe. Pourtant, les larmes ne s’arrêtent pas. Elle va peut-être mourir. Mourir d’avoir tant pleuré. Même à ce moment-là, elle ne voit rien. Sa peau est sèche. Elle est un vieux carton qui ne représente plus rien. Un vieux carton sans importance pour personne. Jetée aux ordures, elle attend qu’on la réclame. Mais personne ne veut d’elle. Seules ses larmes sont là pour lui tenir compagnie. Une bien triste compagnie.

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