Ce soir-là

La lune était ronde ce soir là. Toute ronde, toute pâle, perdue dans les tréfonds de l’abîme noire du ciel. Pas un piaillement d’oiseau ce soir là, pas un bruissement de feuille, pas de talon qui claque sur le bitume. La nuit était silencieuse, muette, seule. Fraiche aussi. La brise qui soufflait fouettait le calme des ténèbres sans pour autant le briser. Rien ne semblait pouvoir le briser, ce soir là. Derrière les blanches barrières en bois, les vagues remuaient le sable sans fin, sans répit. Encore et encore. Inlassablement. Silencieusement. La nuit cachait les blessures des barrières mais de jour, griffures et morceaux manquants heurtaient la vue. La nuit, tout semblait s’apaiser, dans un calme absolu. De l’autre côté de la barrière, une forêt. La masse sombre des troncs s’assemblait à l’ensemble obscur de la cime des arbres. Pas un écureuil. Pas un oiseau. Aucun grouillement d’insectes. C’est comme si la nuit avait demandé à tout le monde de se taire. Pour se reposer. Dans le silence résonnait l’inaudible mélodie de la nuit. Chansonnette silencieuse qui tournait en boucle. Encore et encore. Toujours. Eternellement. Cette ritournelle, elle retentissait depuis des heures dans ses oreilles, dans sa tête.

Assise sur un banc blanc dont l’apaisante obscurité cachait le bois mité, elle observait. Minutieusement. Chaque détail de la nuit. La pleine et blanchâtre lune. Les abîmes du firmament. L’absence d’animaux. La brise. Les vagues et le sable. Les barrières. La forêt et ses arbres. Les arbres et leur tronc. Les arbres et leurs feuilles. Son regard s’attardait sur chaque élément de la nuit, comme si sa vie en dépendait. Elle connaissait par cœur les blessures de ce banc pourri qui l’accueillait. Elle savait tout des animaux qui habitaient le quartier. Les vagues n’étaient plus un mystère pour elle et elle avait mémorisé tous les tracés possibles que l’eau laisse sur le sable. Ce sable doux, humide, dangereux. Ce sable qui se souvient et efface toutes les traces qu’on lui laisse. Ce sable qui enfouit en lui tous les objets et tous les souvenirs qu’on en garde. Elle l’avait si souvent touché, ce sable. Glisser ses doigts entre les grains fragilisés par la nuit. Observer les marques de ses pas rongés par la mouvance de la plage. Cette étendue en éternel mouvement l’effrayait. Comment des êtres pouvaient-ils s’y plaire ? Chaque nuit, elle se posait la même question, en regardant la plage. Les vagues continuaient à venir s’échouer, bien que leur ombre fût toujours ignorée par le sable.

Elle détourna son regard. La forêt. Douce et tendre forêt. Effrayante forêt. Ses arbres, ses cimes, ses troncs, ses insectes. Un petit village complètement ignoré. Complètement oublié. Tout le monde s’intéressait à l’horrible plage ; tout le monde délaissait la splendide forêt. Ça la mettait hors d’elle. Et pourtant, elle restait parfaitement calme. Calme en voyant la solitude des conifères qui attendaient seulement une visite. La nuit était leur seule visiteuse. Elle seule les aimait. Ils en étaient honorés. Ces arbres qui ne demandaient que d’être regardés. Pas d’être aimés. Qu’on leur prête considération. Ils étaient là, à pousser toujours plus haut, à se faire toujours plus beaux, à habiter des animaux mieux les uns que les autres. Mais qu’elle était abominable, cette forêt. Cette noirceur quand on s’y enfonçait, cette température qui baisse et qui hérisse les poils. Les couinements des animaux qui effrayent les passants. Personne ne semblait s’intéresser au cœur grouillant de vie qu’elle abritait. Seule l’image qu’elle renvoyait se répercutait sur les yeux toujours mi-clos des passants.

Elle y avait passé tellement d’heures, à explorer cette forêt. Elle connaissait les détails de chaque arbre. N’ignorait aucune cachette d’aucun animal. Le frottement des feuilles sous ses pas l’apaisait. E silence régnant la faisait frissonner. La calmait. Le chant de la nature lui semblait une litanie d’église. Fine, douce, calme, apaisante.

Assise sur son banc, ses yeux vagabondaient d’un côté à l’autre de la vielle barrière mitée. Elle savait jusqu’à l’histoire de la barrière, du banc. Ces griffures, ces éraflures, ces morceaux manquants. Ils étaient l’héritage de toute une vie.

Quand elle se posait trop de questions, elle venait de son pas lent jusqu’à son banc. La journée, amoureux, grands-parents, marmots et chats errants le souillaient. La nuit, il lui appartenait. Elle pouvait lui livrer son cœur et ses plus grands secrets. Ses plus grandes craintes aussi. Les yeux emplis de larmes, elle se confiait silencieusement à cette nature silencieuse et respectait le silence apaisant de la nuit, belle et inatteignable. Larmes de douleur, de questionnement, d’incompréhension, de haine, d’amour. Elle se sentait submergée par ses sentiments qui l’étouffaient. Alors elle pénétrait dans le territoire des inaccessibles ténèbres et se laissait aller. Elle parlait au banc, à la lune, à la brise qui ébouriffait ses cheveux si bien coiffés en arrière. Elle laissait les larmes couler en silence. Son âme se mêlait à la nuit, à sa douceur, à sa brutalité. Elle appartenait à la nuit. La nuit l’effrayait. La terrifiait même. Mais la nuit était sienne comme elle était à la nuit. C’était son seul moment à elle. Son cœur se laissait aller à toutes les palpitations et elle se disait que si elle avait à mourir, elle aurait voulu que ce soit là, sur ce banc défraichi et blanchi par les rayons obscurs de la nuit.

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